Article du Figaro, supplément littéraire du 24 août 1883, les funérailles de Charles X à Goritz

Le Figaro, Supplément littéraire du 24 août 1883 - Après-demain lundi, le comte de Chambord sera enseveli à Goritz, dans la sépulture royale de la branche aînée des Bourbons, qui fut inaugurée par Charles X, son aïeul. C'est le récit de ses derniers moments et de ses obsèques, célébrées il y a quarante-sept ans, que nous donnons aujourd'hui. 

 

Lorsqu'il quitta le Hradschin de Prague, le vieux château des rois de. Bohême, au mois de mai 1836, Charles X dit avec mélancolie : « Nous quittons ce château sans bien savoir où nous allons, à peu près comme les patriarches qui ignoraient où ils planteraient leurs tentes. Que la volonté de Dieu s'accomplisse » 

 

II y avait trois ans et sept mois qu'à pareil jour, le 19 octobre 1832, il avait reçu à Prague l'hospitalité de l'empereur François II, que les hasards de la vie avaient fait le neveu de Marie-Antoinette, et le grand-père du duc de Reichstadt. Sauf les tristesses inséparables de son exil sans fin, tristesses souvent plus fortes que sa volonté, aucun incident pénible n'avait marqué son séjour dans l'antique demeure des Wenceslas.

 

François II mourut le 2 mars 1835. Charles X appréhenda que sa présence ne gênât le nouvel empereur Ferdinand Ier pendant le couronnement dont on faisait les préparatifs et qu'il ne différât, pour ne pas le troubler au Hradschin, un voyage nécessaire. Il se résolut à l'abandonner. On chercha pour lui, dans les environs de la ville, une demeure que la famille royale pût acheter ou louer. Quand on fut convaincu de l'impossibilité de trouver une résidence convenable, le vieux roi s'arrêta à l'idée d'aller habiter Goritz. La réputation qu'on a en Allemagne de la beauté de son site, la salubrité du climat, l'excellence des ses eaux, le détermina à choisir cette ville qui tient à la fois, et de l'Allemagne, et de l'Italie. De son appartement du Hradschin, il voyait la Moldau, le pont chargé de statues qui relie ses rives, la ville avec ses dômes, ses tours, ses flèches gothiques, et tous ses vieux monuments qui font, ressortir, par un contraste plein de riches harmonies, la végétation vigoureuse de la hauteur crénelée du Laurensberg.

 

C'est là, dans ce vieux manoir délabré, que Chateaubriand le vit au mois de mai 1833. C'est là que le roi confia au poète qu'un des charmes de sa résidence était qu'elle ne lui coûtait rien. Le roi et le gentilhomme se firent sur l'état de leur fortune, ou plutôt de leur pauvreté, des révélations qui sont consignées dans une des pages les plus curieuses des Mémoires d'Outre-Tombe.

 

« Je représentai au Roi, dit l'illustre écrivain qu'il était trop loin de la France, qu'on aurait le temps de faire deux ou trois révolutions à Paris avant qu'on en fût informé à Prague. » Le roi répliqua que l'empereur l'avait laissé libre de choisir le lieu de sa résidence dans tous les Etats autrichiens, le royaume de Lombardie excepté. « Mais, ajouta Sa Majesté, les villes habitables en Autriche, sont toutes à peu près à la même distance de France. A Prague, je suis logé pour rien et ma position m'oblige à ce calcul. »

 

Noble calcul que celui-là pour un prince qui avait joui pendant cinq ans d'une liste civile de vingt millions, sans compter les résidences royales ; pour un prince qui avait laissé à la France la colonie d’Alger et l'ancien patrimoine des Bourbons, évalué de 25 à 30 millions de revenus.Je dis : « Sire, vos fidèles sujets ont souvent pensé que votre royale indigence pouvait avoir des besoins ; ils sont prêts à se cotiser, chacun selon sa fortune, afin de vous affranchir de la dépendance de l'étranger. »

 

« Je crois, mon cher Chateaubriand, dit le roi en riant, que vous n'êtes guère plus riche que moi. Comment avez-vous payé votre voyage ? »Et le dialogue continue entre le vieux roi et l'homme de génie, gai, amusant. (…) A la fin, il disait au roi : « Vous me parlez de ma fortune, pour éviter de me parler de la vôtre. »

 

« C'est vrai, dit le roi, voici à mon tour ma confession. En mangeant mes capitaux par portions égales d'année en année, j'ai calculé qu'à l'âge où je suis, je pourrais vivre jusqu'à mon dernier jour, sans avoir besoin de personne. Si je me trouvais dans la détresse, j'aimerais mieux avoir recours, comme vous me le proposez, à des Français qu'à des étrangers. On m'a offert d'ouvrir des emprunts, entre autres un de 30 millions qui aurait reçu pli en Hollande, mais j'ai su que cet emprunt, coté aux principales bourses en Europe, ferait baisser les fonds français. Cela m'a empêche d'adopter le projet : rien de ce qui affecterait la fortune publique en France ne saurait me convenir. » 

 

Sentiment digne d'un roi !

 

Quand Prague, le Hradschin et le Laurensberg disparurent pour jamais à ses yeux humides qui ne pouvaient s'en détacher, « Voilà, dit-il, une des plus belles situations que j'aie jamais vues ; ce spectacle était pour moi une véritable jouissance. »

 

Pendant le mois de juin qui suivit, la famille royale se dissémina un peu partout : le roi, à Tœplitz la duchesse d'Angoulême, à Carlsbad ; le jeune comte de Chambord, à Dresde, chez le roi de Saxe. Puis elle se trouva réunie à Budweis,dans une auberge de Bohème. Elle y était comme bloquée par les nouvelles alarmantes qu'on recevait à ce moment, de l'invasion du choléra. Venu d'Italie, il s'était rapidement étendu jusqu'aux extrémités de la Transylvanie. Laibach, Trieste, Udine et les lieux intermédiaires entre Salzbourg et Goritz étaient cruellement ravagés. Le château de Kirchberg, situé à une journée de Vienne, où le vieux roi et les siens s'étaient réfugiés, fut à son tour entouré par le fléau.

 

Le départ pour Goritz fut enfin décidé, et Charles X commença sa dernière pérégrination, sur cette terre le 8 octobre. Depuis quarante-sept ans, depuis 1789, il avait appris les chemins de l'étranger. Il s'arrêta à Lintz où il célébra son soixante-dix-neuvième anniversaire, passa à Salzbourg où il vit Charles V, le premier prétendant Don Carlos, un autre Bourbon sans trône, et traversa avec plaisir les riantes vallées de la Drave, les Alpes majestueuses de l'Illyrie, les chemins hardis qui les traversent et surtout la route qui depuis la Ponteba suit le cours du Tagliamento. Il ne parut point fatigué de ce long voyage. Tout entier à la joie de trouver enfin un refuge paisible, presque chaque jour il parcourait la ville de Goritz et se promenait dans les environs, seul, à pied, à des distances considérables. Le roi s'était fixé avec son petit-fils, le comte de Chambord, au château du Grafenberg, situé à l'une des extrémités de la ville, sur un terrain élevé qui la domine l'hôtel Strasoldo reçut le duc, la duchesse d'Angoulême et Mademoiselle ; quelques maisons furent disposées pour les personnes de la suite, car le château et l'hôtel n'avaient que des proportions restreintes.

 

Le bien-être éprouvé dans les premiers jours dura peu. La saison, devint rigoureuse ; le vieux roi résista d'abord ; mais on voyait en lui l'expression d'un sentiment inquiet. « Il paraissait agité », dit le comte de Montbel, son ancien ministre de la marine, témoin de ses derniers jours, «… de ce qu'on appelle vulgairement le mal du pays. Il finissait toujours ses entretiens par prononcer des vœux pour le bonheur de la France. » Le 1er novembre il ressentit quelque incommodité, qu'il dissimula. Le 3, veille de la Saint-Charles, il eut à dîner le capitaine du cercle de Goritz et sa femme, et l'entretint avec son aisance accoutumée, de son administration. Ce jour-même, l'arrivée du marquis de Clermont-Tonnerre, son ancien ministre de la guerre, lui causa une véritable satisfaction. Lui et le duc d'Angoulême lui demandèrent nominativement des nouvelles d'un grand nombre d'officiers de terre et de mer, avec une étonnante fraîcheur de mémoire et un intérêt touchant.

 

Le 4, jour de sa fête, le roi éprouva un saisissement de froid pendant la messe, n'eut pas la force d'assister au déjeuner, mais à onze heures il reçut les hommages de tous les Français groupés autour de lui, de l'archevêque de Goritz, et donna encore une audience d'une heure et demie à M. de Clermont-Tonnerre. Après ces audiences, il commença à éprouver des douleurs et un malaise qui ne donnèrent pas encore d'inquiétudes. Mais il ne put prendre part au dîner. Il parut au salon, où ses enfants, petits-enfants et serviteurs étaient réunis. Tous furent frappés du changement subit qui s'était opéré en lui, sa voix éteinte avait quelque chose de caverneux, sa physionomie et ses traits semblaient atteints d'une caducité soudaine.

 

« Je me sens bien faible, dit-il, mais j'ai voulu vous voir encore, et vous remercier des vœux que vous venez de former pour moi. » Il resta debout quelques instants, adressant des paroles de bienveillance à sa famille, et aux dames qui l'entouraient. Puis il se retira.

 

Dans la nuit, son état s'aggrava, des vomissements se déclarèrent, des crampes violentes fatiguèrent tous ses membres et se manifestèrent jusque dans la région du cœur. Le docteur Bougon reconnut alors les signes caractéristiques d'une violente attaque de choléra. Le cardinal de Latil lui donna les derniers sacrements. Le docteur et le cardinal étaient les mêmes personnages qui avaient veillé au chevet du lit du duc de Berry, plus de seize années auparavant, dans la nuit tragique du 20 février 1820. Le 6 novembre, à une heure et demie du matin, Charles X expira. La crise qui l'emporta dura à peine vingt-quatre heures.On fit, au premier des petits-fils de Louis XIV mort sur la terre d'exil, des funérailles aussi solennelles qu'il fut possible, dans cette province éloignée, de la monarchie autrichienne.

 

Le 11 novembre, à neuf heures et demie du matin, le duc d'Angoulême et le comte de Chambord se rendirent de leur hôtel au château du Grafenberg. Immédiatement et en leur présence, la levée du corps fut  faite par le prince.

 

L’archevêque, assisté de son chapitre, et le convoi se mit en marche de la manière suivante :

 Un détachement de troupes, avec leurs tambours drapés, et leur corps de musique ;

24 pauvres en deuil portant des torches ;

 Les Frères de la Miséricorde ; Les religieux Capucins ;

 Les religieux Franciscains portant des flambeaux ;

 Le clergé des paroisses de Goritz ;

Le chapitre ;

 S. G. le prince-archevêque, Mgr François-Xavier Luschin ;

 Le char funèbre surmonté d'une couronne et attelé de six chevaux drapés de noir ;

 Le duc d'Angoulême, en manteau noir, accompagné du duc de Blacas, premier gentilhomme de la chambre ;

 Le comte de Chambord, en manteau noir, accompagné du comte de Bouillé, aide-de-camp du Roi, et remplissant les fonctions de gouverneur du jeune Prince ;

 Le comte O'Hegerty, écuyer-commandant, dirigeant la marche du char funèbre ;

 A droite et à gauche du cercueil et des Princes, douze valets de pied portant des torches ornées d'écussons aux armes de France. 

 

A la suite, et ensemble :

 Le marquis de Clermont-Tonnerre, le comte de Montbel, anciens ministres ;

 Le comte de Tonnerre ;

 Billot, procureur général de Sa Majesté ;

 Le docteur Bougon ;Le baron de Saint-Aubin, premier valet de chambre ;

 L'abbé Jocquart, chapelain ;

 L'abbé Trébuquet, attaché à l'éducation du comte de Chambord, ainsi que le colonel du génie Mounier, et le chevalier Cauchy, de l'Institut de France ;

 Le capitaine Guignard ;

 De Sainte-Preuve, ancien garde du corps ;

 Henri Billot ;

 Les valets de chambre du Roi, portant des flambeaux ;

 Le capitaine du cercle ;

 Les officiers et les notables ; un détachement de troupes ; des troupes formaient la haie.

 

Le service fut célébré à la cathédrale de Goritz, par le prince-archevêque. La duchesse d'Angoulême et sa nièce, sœur du comte de Chambord, celle qui fut la duchesse de Parme, assistèrent à la cérémonie dans une tribune drapée de noir, au-dessus du chœur.Après la messe et les absoutes, données par le cardinal de Latil, M Frayssinous, évêque d'Hermopolis et le prince-archevêque, le cortège se dirigea vers le couvent des religieux Franciscains. Le cercueil fut porté dans leur église par le service du Roi, et déposé dans le caveau funéraire de la famille des comtes de Thurm, situé sous la chapelle Notre-Dame de Mont-Carmel.

 

Il avait été couché dans un cercueil de plomb, scellé aux armes de France, qui fut placé ensuite dans un second. Le. cœur enfermé dans une enveloppe de plomb, fut renfermé dans une botte de vermeil, assujettie avec des vis sur le cercueil.

 

Après quoi, l'on plaça l'inscription suivante à l'entrée du caveau.

 

CI-GITTRÈS HAUT, TRÈS PUISSANT ET TRÈS EXCELLENT PRINCE CHARLES DIXIÈME DU NOM

 PAR LA GRACE DE DIEU

 ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE

 MORT A GORITZ LE 6 NOVEMBRE 1836 ÂGÉ DE 79 ANS ET 28 JOURS

 

Aucun acte politique ne vint troubler le recueillement de cette funèbre cérémonie. On n'entendit pas le cri « Le Roi est mort ! Vive le Roi ! » On ne vit là, qu'une famille et des serviteurs en larmes, abîmés dans la douleur, pleurant un père et un grand-père adoré de ses enfants et petits-enfants, et le moins difficile des maîtres. Au moment où le cortège, arrivait après avoir gravi une montée difficile, au couvent des Franciscains, situé sur la hauteur qui domine la ville et la belle vallée de l'Isonzo, le duc de Blacas se souvint que peu de jours auparavant, le roi lui avait dit : « Je veux aller aux Franciscains, vous m'y accompagnerez incessamment. » Le duc de Blacas a vérifié la parole de son maître, car il est enterré à deux pas de lui, dans cette église lointaine qui est devenue le Saint-Denis de la branche aînée des Bourbons. Là, reposent le duc et la duchesse d'Angoulême. La pierre de ce caveau royal se refermera de nouveau, lundi, sur le petit-fils de Charles X, sur le comte de Chambord. 

 

Auguste Marcade 

 

P.S. II n'est peut-être pas sans intérêt, dans les circonstances actuelles de faire connaître l'acte par lequel les Franciscains de Goritz ont été constitués gardiens des tombeaux des princes de la branche aînée des Bourbons. Voici cette pièce historique. Aujourd'hui, douze novembre milel huit cent trente-six, à trois heures de l'après-midi, nous, Père Ferdinand Wontseha, provincial de l'ordre des Franciscains, et Père Michel Ellersig, gardien du couvent (surnommé Castagnavizza) dudit ordre, et situé à Goritz, reconnaissons par le présent acte avoir reçu en dépôt, et comme confiées à notre garde, les dépouilles mortelles du Très-Haut, Très-Puissant et Très Excellent Prince Charles, dixième du nom, par la Grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, mort à ladite ville de Goritz, le six de ce mois. Les dépouilles mortelles qui, le jour précédant avaient été conduites en l'église de notre couvent par le clergé et le chapitre de l'église métropolitaine de Goritz ayant à sa tête S.G. Mgr François Xavier Luschin, Prince-archevêque, ont été aujourd’hui douze novembre, placées, scellées et murées dans le caveau de la famille des comtes de Thurm, qui est située sous la chapelle dédiée dans ladite église, à Notre-Dame du Mont-Carmel.. En foi de quoi, nous, Pères soussignés, signons le présent reçu à S. Exc. M. le duc de Blacas, nous engageant en notre nom et au nom des Pères dudit couvent à garder religieusement ce royal dépôt. A. M. 

 

Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k274058x/f1.textePage | ISSN 02233894 | BnF | Le Figaro, état de collection : 1876-1914



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