La Seconde Restauration et la conquête de l'Algérie

Le 19 mars 1962, était signé l’accord de « déclaration générale des deux délégations du 18 mars 1962 », dans la ville savoyarde d’Evian. Popularisés sous le terme des « accords d’Evian », l’Algérie du Front de Libération nationale et la France du Général de Gaulle,ils mettaient fin à un conflit, qui fut autant une guerre civile que d’indépendance, commencée par un jour de Toussaint 1954. L’occasion de revenir aujourd'hui sur, ce qui bien avant la création de nos anciens départements d’Afrique du Nord, fut avant tout une conquête entreprise sous la Seconde Restauration.

Le 8 mai 1798, le régime français du Directoire, par l’entremise de deux négociants juifs, commande du blé à la Régence d’Alger. Il s’agit de pouvoir assurer les vivres à l’Expédition d’Egypte du Général Bonaparte. La Sublime Porte (empire ottoman) goûta peu cette décision du dey Hassan et confirmée après la mort de celui-ci par son successeur, le dey Mustapha Ben Brahim (1798-1805). D’ailleurs en représailles, la Turquie déclarera la guerre à la France le 9 septembre suivant et le Sultan Sélim III de faire embastiller pour un mois, les français présents à Constantinople. La commande ne sera pas payée ou peu sur la somme empruntée à la Régence d’Alger, en 1796 pour l’achat de ce blé. .
La France du Consulat tentera à deux reprises de signer un traité avec la Turquie, en dépit des actions et objections des anglais, avant finalement de trouver un accord le 28 décembre 1801 (7 nivôse An X/ 22 Chäban 1216 de l’Hégire) avec la Régence. L’article XIII précisera entre autres : « Le dey s’engage à faire rembourser toute les sommes qui pourraient être dues à des français par ses sujets comme le Citoyen Dubois-Thainville (Commissaire Général de la République, Consul de France à Alger sous l’Empire puis la Restauration) prend l’engagement au nom de son gouvernement de faire acquitter toutes celles qui seraient légitimement réclamées par des sujets du dey » Les rapports entre la Régence et le Consulat vont pourtant se détériorer rapidement après que le dey d’Alger eut réclamé la propriété et la gestion des établissements commerciaux français, notamment celui de La Calle, fondé au XVIème siècle par des négociants corses.

Bonaparte menacera de détruire Alger à diverses reprises. Ainsi adressera-t-il une lettre de menace au Dey d'Alger le 27 juillet 1802 en ces termes : "Si vous ne réprimez pas la licence de vos ministres qui osent insulter mes agents et de vos bâtiments qui osent insulter nos pavillons, je débarquerai 80000 hommes sur vos côtes et je détruirai votre régence". Devant la menace du Premier consul et sa notoriété lors de la campagne d’Egypte, Le dey Mustapha obtempérera rapidement le 31 août suivant.

Jusqu’en 1805 où les Français sont défaits dans la bataille navale d’Aboukir, la Régence ne bougera pas craignant une intervention maritime de Bonaparte. Mais avec la victoire britannique, la Régence s’empare des deux principaux comptoirs français de « La Calle » et « Bastion de France ». Il faudra attendre le 18 mars 1817 pour que la France récupère ses possessions non sans que la Régence eut réclamé une nouvelle fois en 1811, les 8 à 9 millions de francs de ce qu’elle estimait dus par la France.

Lors de première Restauration, Louis XVIII avait confirmé par un courrier du 28 mai 1814, la dette de la France à l’égard de la Régence d’Alger. Le « vol de l’Aigle » en 1815 et les troubles politiques qui se succèdent avec la milice d’Alger qui se veut faiseuse de deys à tout va, retarderont le paiement de la dette. En février 1818, le dey Hussein est désigné à Alger. La même année, le brick français « Le Fortuné » est pillé par les habitants de Bône. En vain, la France réclame à son tour le remboursement de ce pillage. Le 10 novembre 1819, la monarchie française reconnait alors une dette de 7 millions à la Régence d’Alger via un traité entre les deux gouvernements. Traité ratifié par la Régence un mois plus tard que la France acceptera d’honorer mensuellement.

Les relations diplomatiques entre la Régence d’Alger et la monarchie française vont à nouveau se compliquer avec l’avènement de Charles X en 1825. Le dey taxe de 10% les marchandises françaises et réclame le paiement immédiat des 7 millions dus restants. La reconstruction de « La Calle » avait fortement irrité le dey qui n’avait pas hésité à forcer la porte du Vice Consul de France à Bône pour obtenir satisfaction à ses exigences.

Lors de la prise et la revente des navires du Vatican par la Régence en 1826, les ultra-royalistes français se déchaînèrent au Parlement. Non content de supporter la mauvaise foi du Dey, ceux-ci virent dans ces captures, le drapeau du Christ bafoué. Il n’en fallu pas moins pour que certains exigent une nouvelle croisade.

Le 30 avril 1827, c’est un dey Hussein irrité qui reçoit le Consul de France. Il déclare à Pierre Deval (1758- 1829) « qu’il ne voulait plus permettre, qu’il y’eût un seul canon français sur le territoire d’Alger et qu’il ne nous y reconnaissait plus que les droits généraux dont jouissaient les autres négociants européens ». L’entretien se fait exclusivement en turque, sans interprêtes. Exigeant le paiement de la dette de la France et tutoyant le dey d’Alger , Pierre Deval lui oppose une fin de non de recevoir. Furieux, le dey Hussein, qui s’est déjà plaint au roi de France des nombreuses intrigues de son représentant, soufflette 4 fois le Consul de France qui quitte le palais d’Alger puis le territoire nord-africain.

Par ce geste, le dey venait de lancer involontairement la France à la conquête des côtes barbaresques d’Alger, composée par une mosaïque de tribus uniquement unie par la même religion.
Les journaux français vont se faire l’écho de cet incident. Le Prince Jules de Polignac (1780-1847) est un ardent défenseur de la cause catholique. Il a même été fait Prince romain en 1820. C’est un ultra-royaliste qui porte haut l’étendard du Christ dans sa maison. Ce Pair de France est hostile à la Charte Constitutionnelle et ne cache pas sa volonté de voir l’Ancien régime revenir en France. Lorsqu’il est désigné en août 1829 Président du Conseil, la monarchie de Charles X est critiquée. L’affaire algérienne est encore sur toutes les lèvres.

Suite à l’affaire du chasse-mouche, la France des Bourbons a décidé de mettre un place un blocus devant Alger dès juin 1827, exigeant du dey qu’il fasse flotter le drapeau des Lys d’or sur la casbah et ses principaux forts. Un succès en demi- teinte avec en conclusion le massacre du navire « la Duchesse de Berry » et une délégation de parlementaires bombardée par la Régence. Jules de Polignac voit dans ce casus belli un moyen de redorer le blason terni des Bourbons et de faire de la conquête de l’Algérie une œuvre civilisatrice et catholique dans la lignée des croisades de Saint Louis et des conquêtes d’expansion de Louis XIV. D’autant qu’il est pris en tenaille avec une opposition virulente. Jules de Polignac a été obligé de dissoudre la Chambre le 16 mai 1830 mais craint de perdre les élections du 4 juillet suivant.
D’ailleurs Charles X n’est pas opposé à cette conquête qui redorerait son image et lors du discours du trône en mars 1830 déclarer : Au milieu des graves événements dont l’Europe était occupée, j’ai dû suspendre l’effet de mon juste ressentiment contre une puissance barbaresque ; mais je ne puis laisser plus longtemps impunie l’insulte faite à mon pavillon ; la réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à l’honneur de la France, tournera, avec l’aide du Tout-Puissant, au profit de la chrétienté. »

Jules de Polignac décide de mandater une expédition punitive contre le dey d’Alger sans savoir véritablement ce qu’il fera de cette conquête en cas de succès. Le but avoué étant de détourner l’attention des français et de s’assurer d’une victoire aux élections parlementaires. Enfin, Jules de Polignac ne cachait pas sa déception de la signature du traité d’Andrinople entre la Russie et la Turquie en 1829 qui avait mis fin à ses rêves de voir les Russes à Constantinople et restaurer l’Empire latin de Constantinople (1204-1261). L’Europe est alors préoccupée par la question grecque et la France très impliquée dans la guerre des influences qu’elle se livre avec les anglais et russes dans ce conflit pour l’indépendance des grecs. De Polignac envoie toute fois le duc Casimir de Rochechouart de Mortemart (1787-1875) en délégation auprès du Tsar, lui expliquer « la nécessité de purger la Méditerranée des barbaresques ». Et Nicolas Ier Romanov d’approuver ce projet …verbalement tout en fournissant les informations, recueillis par ses officiers, sur les forces en présence dans la Régence d’Alger.

Le Président de la Chambre négoce également en secret avec le Pacha d’Egypte Méhémet-Ali. Il lui propose ni plus ni moins que d’être nommé « Lieutenant du Roi » et d’être placé à la tête d’une expédition franco-égyptienne. En échangé, le Royaume de France se serait contenté de quelques forts le long des côtes nord-africaines.

Mais le plan de Jules de Polignac va se heurter à deux oppositions. La première, extérieure, vient du Royaume-Uni qui n’apprécie pas cette indépendance de la France et qui gêne sa domination maritime dans la Méditerranée. La deuxième, au sein de son gouvernement, avec le ministre de la défense, le comte Louis de Bourmont (1773-1846) qui craint un coût exorbitant de cette expédition.

Le Royaume –Uni va exercer des pressions sur le Pacha d’Egypte afin qu’il se rétracte et la Turquie interdit à son fonctionnaire de prêter une main forte aux français.
Jules de Polignac annonce donc aux cours européennes que c’est la France, seule, qui financera cette expédition d’autant que les nouvelles provenant de la Régence d’Alger sont favorables à une telle conquête. Le climat social s’était largement envenimé et le dey d’Alger était largement contesté quand il n’était pas boycotté par ses pairs d’Afrique du Nord. Une note est alors envoyée à toutes les cours d’Europe pour justifier cette intervention : « le but de l’entreprise est la destruction de l’esclavage, de la piraterie et des tributs sur toute la côte d’Afrique ; la sécurité de la navigation de la Méditerranée à rétablir; le besoin de rendre le rivage méridional de cette mer à la production, à la civilisation, au commerce, à la libre fréquentation de toutes les nations. Heureuse et fière d’avoir à accomplir cette noble tâche et de pouvoir contribuer ainsi au progrès de la civilisation et au bien-être de tous les peuples, la France recevra avec plaisir l’expression des sentiments que son entreprise fera éprouver aux autres nations. »

La presse française, fidèle à la monarchie, commence rapidement à émettre des articles sur le sujet afin de préparer la population du royaume de France au début d’une « belle et sainte » conquête. En fait, la vérité est tout autre. De ces chrétiens mis en esclavages dont on dénonce un nombre croissant, ils ne sont qu’une infime minorité au sein de la Régence et la piraterie quasi inexistante depuis la fin du XVIIIème siècle. L’image de la Régence est mauvaise en France. C’était oublié que cette province de l’empire turque est agricole à 95% et un des meilleurs greniers à blé des côtes Barbaresques.
Qu’importe, le 27 mai 1830, 37 000 soldats et 457 navires appareillent de la rade de Toulon vers la Régence d’Alger. A sa tête, le comte Louis de Bourmont dont le ralliement s’est fait au prix de sa nomination à la tête de cette armée française et dont le pavillon maritime blanc chargé de deux bandes horizontales coupée de rouge et de bleu agrémenté de 3 fleurs de Lys claque désormais au vent.

Ainsi raconte-t-on l’agitation qui régnait alors sur le port de Toulon : « Les rues, les quais, les places publiques de Toulon étaient remplis de soldats, de matelots, de curieux, de marchands, de spéculateurs, et de toutes les catégories d’intrigants, d’usuriers, de fripons et de désœuvrés qui se traînent à la suite des armées, dans l’espoir d’avoir part au butin, en se mettant à la remorque de quelques fournisseurs ou de quelques sous-traitants. » ( …).

Le 14 juin 1830, le corps expéditionnaire débarque le 14 juin 1830 à Sidi Ferouch. Ce n’est que 4 jours plus tard après quelques combats acharnés qui coûteront la vie à 3500 turcomans de la Régence et 600 français que la route d’Alger est ouverte. La capitale de la Régence capitule définitivement le 18 juillet. De Bourmont recevra son bâton de Maréchal dans la douleur. De ses quatre enfants engagés à ses côtés dans cette expédition, un de ses fils y a trouvé la mort. L’annonce de la prise d’Alger est vécue comme une exaltation par l’Archevêque de Paris, Monseigneur de Quelen qui lors du Te Deum du 11 juillet suivant prononce une vibrante homélie, où Charles X est titré de fils de Saint Louis avant d’évoquer une alliance entre le trône et l’autel indissociable de la monarchie. Même l’Evêque de Marseille évoque une reconstitution de l’Afrique chrétienne. La ville a été pillée telle que le fut Jérusalem en son temps lors de la première croisade, de Bourmont confisqua le trésor de la Régence (soit l’équivalent de nos 4 milliards d'euros actuels dont une partie finança le trésor royal) et proclame aux habitants « qu’il vient les libérer du joug turque », leur promettant « un souverain de leur choix ».

Il ne reste que peu de temps à la monarchie de Charles X, qui ne récoltera pas les fruits de cette conquête. La révolte gronde attisée par une opposition de plus en plus nombreuse alors que par ordonnance, le roi avait ajourné le parlement. Une révolution éclate entre le 27 et 29 juillet 1830, mettant à bas le régime de Charles X.

Ce n’est que le 11 août que de Bourmont reçoit la nouvelle de la chute de la monarchie Le soldat et politicien est atterré. C’est un légitimiste et catholique convaincu. Il refusera de prêter serment à Louis-Philippe Ier d’Orléans et rejoindra Charles X en exil. Soldat dans l’âme, on le retrouvera encore aux côtés de la duchesse de Berry afin de ranimer l’esprit des guerres de Vendée, aux côtés des miguelistes ou encore avec le prétendant carliste. On lui devait la création des premières compagnies des Zouaves (recrutés essentiellement parmi les tribus berbères des Zouaoua).

L’expédition contre la Régence n’avait pas empêché la déroute électorale de Jules de Polignac et des ultras-royalistes devenus minoritaires. Cette conquête n’avait pas déchainé les passions, la presse d’opposition avait largement critiquée la nomination du comte de Bourmont à la tête de cette expédition (la Figaro parla, par exemple, « d’un militaire sans envergure ») et dès le départ, une méfiance s’installera entre la métropole et cette future colonie trop lointaine pour que l’on s’en préoccupa de près. Il faudra attendre la prise de la Smala de l’émir d’Abd el Kader (1843) et sa reddition 4 ans plus tard pour que la conquête de cette partie de l’Afrique du Nord soit achevée par le duc d'Aumale, fils de Louis-Philippe de France.

L’Algérie française venait de naître. Une lune de miel et de fiel qui allait durer plus d’un siècle et demi entre les deux pays et donner naissance à une nouvelle génération multiculturelle de français, les Pieds-noirs. Mais ceci est encore une autre histoire …

 

Fréderic de Natal (extrait de mon dossier sur : Le royalisme en Algérie française).

 

 

 

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