Le comte Jean-Baptiste de Villèle, cet ultraroyaliste de l’île de Bourbon

Lorsque vous arrivez dans l’île de la Réunion, anciennement île Bourbon, c’est une bouffée de chaleur tropicale vite balayée par un parfum de vanille qui vous accueille à votre sortie de l’aéroport. Une fois les embouteillages de Saint-Denis passés, prenez la direction de la ville de Saint-Paul par la route des Tamarins et c’est dans les hauteurs que vous pourrez découvrir une maison coloniale aux couleurs de la monarchie française, d’un blanc immaculé et d’un bleu azur éclatant. Ici le temps semble s’être arrêté et tout en contemplant l’océan indien depuis la varangue ornée de colonnades, peut-être entendrez-vous ces airs de Maloya qui rythmaient la maison d'un des personnages les plus illustres de la Restauration.

Avril 1794, nous sommes loin de la métropole mais les soubresauts de la révolution française sont déjà parvenus dans l’île Bourbon. Le gouvernement royaliste vient d’être arrêté et ce sont les sections montagnardes qui se sont emparés du pouvoir. Parmi les aristocrates emprisonnés à Saint-Benoît, figure le toulousain et Aide-Major de division navale, le comte Jean-Baptiste Guillaume Marie Anne Séraphin Joseph de Villèle. Il a 21 ans. Poussé par son père à servir dans la Marine royale, il s’est déjà brillamment illustré dans la défense des Mascareignes contre les britanniques dès 1790. L’abolition de l’esclavage va mécontenter les conservateurs de retour au pouvoir en 1795.

L’assemblée coloniale se divise et les révoltes d’esclaves se multiplient. L’anarchie règne dans l’île. Jean Baptiste plus connu sous le nom de Joseph de Villèle a épousé la fille d’un riche colon, Barbe Mélanie Ombeline Panon Desbassyns. Il a lui-même acheté une plantation en 1796 et s’est enrichi dans la culture de café. Le décret d’abolition de l’esclavage lui déplaît fortement et il prend naturellement la tête du mouvement royaliste puis celle de la présidence de l’Assemblée coloniale. L'île a rejeté tour à tour la révolution française et le Consulat de Bonaparte, menace désormais de faire sécession. De Villèle reste attaché à la France et l’Ancien régime. Il arrive à convaincre les planteurs (certains prêt à ouvrir les ports aux anglais) de ne pas prendre leur indépendance mais en contrepartie accepte de ne pas appliquer le décret d’abolition de l’esclavage. A la tribune, il entend préserver l’île d’autres révoltes d’esclaves qui nuiraient à sa stabilité et à son économie : " Je vote, dit-il, pour la déclaration proposée, parce que je la crois nécessaire à la tranquillité de la colonie ; parce qu'elle est la base du système de conduite qui l'a sauvée jusqu'à ce jour ; parce que je trouve sage et conséquent de penser qu'on est fidèle en se préservant de la destruction, ainsi que nous l'avons dit nous-même lors du renvoi des agents, ainsi que la France l'a reconnu et le reconnaît encore ".

La France dépêche de nouveaux administrateurs qui provoqueront des élections défavorables aux royalistes anglophiles. Les tensions s’exacerbent et le Premier consul finit par accéder à leurs demandes. En Juin 1802, de Villèle peut annoncer que le Premier consul a rétabli l’esclavage et la traite dans les colonies. C’est un succès pour les monarchistes de l’île Bourbon et de Villèle peut enfin retourner à l’exploitation de sa plantation. La défaite de Trafalgar va bientôt menacer l’hégémonie française sur les mers. L’affrontement tourne à l’avantage des anglais qui s’emparent en août 1806 de la rade de Saint-Denis, la capitale de l’île qui a pris le nom de Bonaparte après celle de la Réunion. De Villèle s’accommode de l’Empire mais certainement pas de sa conception monarchique qu’il juge illégitime. Fidèle aux Bourbons qui ont anobli sa famille sous le règne de Louis XIV, il décide de rentrer en France en 1807.

Il s’installe dans le Laurageais où se trouve la propriété familiale, devient maire et conseiller général de son village de Mourvilles en 1808. Bien qu’il ait prêté serment à l’Empire, son hostilité à celui-ci est de notoriété publique mais Napoléon Ier n’ose pas le faire arrêter craignant qu’il n’utilise ses liens pour faire tomber l’île dans l’escarcelle britannique. Le comte de Villèle entre donc dans la résistance à l’Empire et s’affilie à la société secrète des Chevaliers de la Foi, fondée en 1810 pour la défense du catholicisme et de la monarchie légitime. Sa structure est similaire à celle de la Franc-maçonnerie basée sur des valeurs chevaleresques du moyen-âge et une discipline militaire. Au sein du Premier empire, ils vont être l’avant-garde de la future Restauration. La société secrète recrutait principalement dans l’aristocratie peu dans les couches populaires, exceptées à Toulouse ou Paris où elle accueille des membres de la société civile. De Villèle participe activement à ce travail de sape des fondations de l’Empire et fait pression sur les cours européennes pour qu’elles favorisent une restauration de Louis XVIII après la chute de l’Empire. D’ailleurs, le frère de Louis XVI n’apprend leur existence qu’en 1812 et fin octobre 1813, leur ordonne de se soulever. C’est à Toulouse que de Villèle organise la résistance à l’Empire. L’île Bonaparte est tombée depuis 1809, les royalistes ont déjà déchu l’Empereur de ses droits et proclamer le retour de la monarchie. L’île Bonaparte redevient île Bourbon. Un symbole que le comte de Villèle ne va pas manquer d’exploiter d’autant que les anglais conservent aux colons tous leurs pouvoirs.

Avec la Restauration, sa charte constitutionnelle. Deuxième expérience de monarchie parlementaire qui s’inspire du voisin britannique qui octroie cependant un certain nombre de pouvoirs au roi. De Villèle affiche son rejet de cette charte, à travers son bulletin « Observations sur le projet de Constitution », qu’il juge trop libérale. C’est un ultra royaliste mais les chevaliers de la Foi, dont il est un cadre dirigeant, sont contestés par les forces coalisées qui tentent de stopper leurs ardeurs. Ils n’ont donc pas les moyens de s’opposer à sa promulgation. L’intermède des 100 jours, le retour de Louis XVIII au pouvoir, il devient maire de Toulouse (7 août 1815). Débordé il n’arrive pas à contenir les excès des Verdets, ces partisans du comte d’Artois, futur Charles X (ce qui ne l’empêche pas de critiquer le maintien des bonapartistes dans des postes de l’administration). Il obtient de justesse un poste de député de Haute-Garonne qu’il occupera cependant jusqu’à la monarchie de Juillet.

Progressivement, celui qui continue de surveiller ses intérêts à Bourbon redevenue française et qui siège parmi les ultraroyalistes à la Chambre des Pairs combat la politique très modérée des gouvernements du duc de Richelieu et d’Elie Decazes. Pour le temporiser, le duc de Richelieu lui octroie un poste de ministre sans portefeuilles (décembre 1820) mais le comte de Villèle entre rapidement en conflit avec le duc (notamment avec l’entrée comme député du régicide abbé Grégoire). Il démissionne et en 1821 contribue à la chute de ce dernier. Devenu le personnage incontournable de la Restauration, après un bref passage au ministère des Finances, Louis XVIII finit par lui confier les clefs du gouvernement, le 14 décembre 1821. De Villèle nomme immédiatement des Chevaliers de la Foi comme ministres tel que Mathieu de Montmorency-Laval aux Affaires étrangères et l’Armée au duc Victor duc de Bellune. Ces choix ne sont pas anodins car ils permettent à de Villèle de contrôler cette congrégation qui montre des signes d’impatience et d’avoir les mains libres pour gouverner (il finira par les écarter respectivement en décembre 1822 et octobre 1823 puis de dissoudre le mouvement en 1826). Il est l’œil et la pensée du futur comte d’Artois qui monte sur le trône en 1824. De Villèle arrive à convaincre le roi qu’il faut étendre le droit de vote à la paysannerie aisée afin de pouvoir reposer les fondements de la monarchie contre cette bourgeoisie libérale dont il se méfie. Un projet qui ne verra cependant jamais le jour.

Avec le gouvernement du comte de Villèle, on est loin des excès de l’ultraroyalisme. Il assainit drastiquement les finances qui redeviennent excédentaires (ce qui permettra la rénovation du port de Dunkerque), restreint les interventions armées à l’étranger (le duc d’Angoulême va s’illustrer en Espagne et la France lors du conflit grec contre les Ottomans en 1827) et le maintien de l’autorité royale sur les chambres. Sur le plan religieux et de l’éducation nationale, de Villèle fera interdire le blasphème sur tout le territoire royal, outre-mer comprise, votera en 1825 une loi de peine de mort sur tout actes sacrilèges sur les lieux de culte, renforce le Petit séminaire afin de susciter les vocations religieuses, supprime l’école normale supérieure (il purge les universités, confie l’enseignement primaire et la philosophie au clergé) et nomment des ecclésiastiques à la chambre des Pairs.

Bien qu’opposé à toute censure (son discours à la chambre sera largement critiqué par les Ultras) et sous la pression, il finira par faire adopter une loi restreignant les « abus de la presse libérale ». La bourgeoisie tire à « boulets rouge » sur le Président du Conseil et s’indigne du montant d’indemnisation octroyé aux émigrés, n’hésitant pas faire publier de fausses information sur le montant calculé. Certains libéraux rejoignent des sociétés secrètes telles que la Charbonnerie…qui aura peu de succès en France. La découverte d’un complot à la Rochelle, en 1822, et l’exécution des 4 Sergents favorise un courant hostile à de Villèle parmi l’armée (lors de la revue de la Garde nationale par le roi en 1825, certains soldats n’hésiteront pas à crier des slogans hostiles à de Villèle). Le comte propose à diverses reprises sa démission mais Charles X refusera à chaque fois. Inamovible Président du conseil (les élections de février-mars 1824 renforcera le pouvoir des Ultras face à des libéraux laminés par cette défaite), c’est sa tentative d’introduction de 73 nouveaux Pairs à la Chambre qui conduit le roi à décider finalement de la dissolution de la chambre. Les élections sont défavorables au comte qui n’a plus que le soutien de 180 fidèles sur 430 élus (dont 180 libéraux et 70 Ultras hostiles au Président du Conseil). Il doit démissionner, dégoûté et désavoué. La monarchie de Charles X a encore 2 ans à vivre.

Il est créé lui-même Pair de France le 3 janvier 1828, prix de consolation pour son dévouement à la monarchie. Il se retire de la vie politique (non sans appuyer l’élection d’un de ses proches à son poste de député en septembre 1830) et s’attèle à ses mémoires (5 tomes). Son nom sera encore évoqué lors de la chute de la monarchie mais il ne donnera pas suite à un éventuel retour au pouvoir. 
Le comte de Villèle s’éteindra le 13 mars 1854 dans son hôtel particulier, à Toulouse. Ce partisan des Bourbons aura eu la satisfaction d’apprendre que sa chère île avait une nouvelle fois, fait preuve de résistance. En 1825, toujours soucieux de préserver les droits de l’aristocratie sucrière, il avait rédigé secrètement un texte qui allait déterminer la législation coloniale française. Lors de la chute de la monarchie en août 1830, l’île Bourbon n’est informée du changement de régime que deux mois plus tard. Durant 10 jours, la famille de Villèle qui contrôle encore l’île, refuse de reconnaître le régime de Louis-Philippe d’Orléans. Devant l’impatience de la population et les menaces d’émeutes, le Gouverneur Etienne Henry Duval d’Ailly décide finalement de faire hisser très timidement le drapeau tricolore et en informe la population de Bourbon. Les légitimistes tenteront un baroud d’honneur le 25 novembre 1830, obligeant le Baron Tupinier, Directeur des Ports (et orléaniste) a dissoudre la milice de Saint Denis et la remplacer par une compagnie armée plus favorable au nouveau régime.

Face aux récents événements, les carlistes ne peuvent demeurer indifférents. 4 jours seulement après cette cérémonie, ils contre-attaquent. Lors d’une soirée organisée chez M. de Lancastel, directeur-général de l’Intérieur où sont réunis les familles Desbassayns et de Villèle ainsi que les membres du conseil privé et les autorités, ils décident d’organiser un complot afin de restaurer le … gouvernement légitime . A 4 heures du matin, le Gouverneur Duval d’Ailly fait embastiller une douzaine de dionysiens qui avaient arborés le drapeau tricolore coupable « d’avoir troublé l’ordre public et compromis la sûreté de la colonie ». Par cette action, le Gouverneur annonce qu’il n’entend pas céder aux exigences des libéraux.

Car au-delà du conflit politique se trouve également un conflit social. L’Aristocratie ou « Grande société » va tout mettre en oeuvre afin de préserver ses avantages économiques et politiques. Le régime de Louis Philippe Ier est favorable à l’abolition de l’esclavage et sa politique libérale est appréciée de la moyenne bourgeoisie créole dont certains se sont réunis au sein de l’association des Francs-Créoles (Fondé par le bonapartiste et journaliste Jean-Pierre-François-Nicole Robinet de La Serve, les Francs-Créoles réclament une presse libre et un conseil général élu issu de la Charte Constitutionnelle). En réaction, l’aristocratie sucrière (blanche) de l’île se rassemble et déclarant sa fidélité à Charles X , fonde la Société des Chevaliers du Bon Ordre que vont diriger les familles Desbassayns et de Villèle.

Les carlistes refusent toute idée d’abolition de l’esclavage qui selon eux plongerait l’île dans un désastre économique. A travers leurs journaux qu’ils financent, les carlistes accusent les créoles d’être des « européens » et des « révolutionnaires » réclamant l'abolition de l’esclavage et de troubler l'ordre social derrière un attachement de façade au système esclavagiste. L'association reconnaît l'égalité de tous les hommes nés libres sur le sol de Bourbon, s'ouvre aux "libres de couleur" et se montre disposée à intégrer les affranchis reconnus "dignes". En effet, comme dans les Antilles, les créoles préservent certains privilèges qui les placent au- dessus des cafres. Le 25 avril 1831, Joseph Desbassayns marie sa famille. Traversant la ville de Saint Denis à chaise à porteur avec le drapeau de l’ancien régime, Joseph Desbassayns provoque une manifestation anti- carliste. A la sortie de l’église, les manifestants obligent Joseph Desbassayns à mettre le drapeau tricolore sur sa chaise.

Le 1er mai 1831, jour de la fête de Louis-Philippe, les partisans de Charles X manifestent leur désaccord au nouveau régime. Le 17 mai suivant, les deux groupes s’affrontent à la fin d’un spectacle quand un groupe entame un chant patriotique. Le Gouverneur Etienne Henry Duval d’Ailly tente de jouer les médiateurs et temporise puis réclame le départ du maire de Saint Denis. Pour les Libéraux, le gouverneur affiche clairement son adhésion à l’aristocratie sucrière légitimiste. Devant la situation qui menace d’éclater en insurrection armée et devant le peu d’empressement du Gouverneur à rétablir l’ordre, le gouvernement de Louis-Philippe Ier limogera Etienne Henry Duval d’Ailly en avril 1832. La

colonie sera enfin dotée d’un « conseil général » élu. Nous sommes le 14 avril 1832, les Francs-créoles ont imposé un nouveau mode de gouvernement mais à quel prix. Les Carlistes ont réussi à maintenir l’esclavage comme élément déterminant de l’arrêt des hostilités.

Créoles et Aristocrates carlistes siégeront ensemble dans la nouvelle assemblée (Conseil colonial de Bourbon) sans pour autant reconnaître Louis-Philippe d’Orléans. D’ailleurs, autant les « Gros blancs » que les Francs-Créoles résumaient la situation politique de l’île ainsi : « la métropole était un mauvais juge des intérêts coloniaux ». Se regroupant autour du procureur général Charles Ogé Barbaroux (1792- 1867) , monarchiste et fils d’un conventionnel, les rapports entre le Conseil colonial et le procureur sera néanmoins conflictuel d’autant que celui-ci bien qu’il soit marié à l’une des plus célèbre famille d’aristocrates sucrière de Sainte marie, est un orléaniste convaincu et dissoudra le Conseil colonial 5 fois de suite (entre 1831 et 1848) réduisant ses pouvoirs.

Il n’aura fallu que trois jours à Paris pour renverser le régime de la Restauration, l’île Bourbon mettra deux ans à compléter cette révolution.

 

Frédéric de Natal.



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