La Russie enterre le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch Romanov

Le 30 avril 2015, c’est un avion spécial qui atterrit à l’aéroport de Moscou. A son bord, une délégation du gouvernement russe, des membres de la famille impériale Romanov ou encore des membres du clergé orthodoxe. Tous accompagnent les restes du grand-duc Nicolas Nikolaïevitch et de son épouse, Anastasia du Monténégro. Inhumés jusqu’ici dans l’église orthodoxe Saint-Michel –Archange de Cannes, le couple, ultimes témoins d’un empire qui avait fêté son tricentenaire peu avant sa chute, revient enfin reposer en terre slave.

Le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch de Russie (en russe : Николай Николаевич Романов) est né le 6 novembre 1856 dans la capitale impériale, Saint-Pétersbourg. C’est un Romanov, fils du grand-duc Nicolas, surnommé affectueusement Oncle Nizi. Et si ce dernier avait la réputation d’être un officier émérite dans le régiment des lanciers de la garde impériale, son insoumission aux règles évidentes dues à son rang provoquèrent des tensions entre lui et son frère Alexandre II puis au fils et successeur de celui-ci, Alexandre III. Malgré ses nombreuses liaisons extra-conjugales et différentes affaires de pots-de-vin, le prince siégea un temps au conseil d’état. Devant son refus de divorcer et bien qu’elle ne supporta pas de voir son époux vivre ouvertement avec sa maîtresse, la princesse Alexandra d’Oldenbourg préféra se retirer dans un monastère de Kiev, laissant ses deux fils auprès de leur père.

C’est dans cette lourde atmosphère que le prince Nicolas Nikolaïevitch grandit et comme son père, embrassa une carrière militaire au sein de l’Académie du génie. Ingénieur militaire, il obtint en 1872 le grade de Lieutenant avant d’intégrer un régiment de cavalerie un an plus trad. Les rapports de l’époque évoque un homme apprécié de ses condisciples, d’une taille de 2 mètres et excellant dans l’art équestre mais connu pour ses accès de colère et une certaine mélancolie pouvant aller à la dépression. Lors de la guerre russo-turque (1877-1878), il servit sous les ordres de son père et s’y distingua au combat. Un conflit qui le marqua d’autant que les revers subis par son père portèrent préjudice à sa famille. Accusé d’avoir refusé de marcher et de prendre Constantinople, le grand-duc Nicolas (dit le vieux pour le différencier de son fils qui reçut le sobriquet inverse) s’attira les foudres de l’autorité impériale. Le grand-duc Nicolas Nikolaïevitch gravit les échelons et fut nommé commandant des Hussards de la garde du Tsar en mai 1884.

Prince d’une rare élégance, portant moustache puis barbe, il avait l’étoffe d’un souverain. Pieux et panslaviste convaincu, il priait matin et soir. Occupant la fonction d’inspecteur-général de la cavalerie de 1895 à 1905, il fut retenu au palais impérial par le Tsar Nicolas II lors de la guerre russo-japonaise. L’Empereur de toutes les Russies craignant, à raison, des émeutes et souhaitait s’entourer de loyauxofficiers. L’aura du prince dépassant celle du Tsar lui-même au sein de l’armée. Visionnaire, le grand-duc avait compris la nécessité de réformer l’empire et réclamait à Nicolas II qu’il accepta de signer des oukases en faveur de la politique du Premier ministre Serge Witte. Lorsque Nicolas II évoqua la possibilité de s’attribuer tous les pouvoirs militaires, Nicolas Nikolaïevitch s’empara de son pistolet et menaça de suicider devant l’Empereur s’ il prenait une telle décision. Profondément mystique, Nicolas II fut si impressionné par le geste de son oncle qu’il renonça à son projet et apposa sa signature sur le projet de réformes.

 

L’impératrice Alexandra fut si courroucée par cet acte qu’elle en tint rancune au prince d’avoir forcé son mari à transiger sur le principe de l’autocratisme si cher à la dynastie impériale. Jusqu’à ses deniers jours, Alexandra de Hesse reprochera au grand-duc son acte et reportera les raisons de la chute de l’Empire sur sa personne. L’animosité du prince Romanov envers Raspoutine accentuera cette rivalité entre Nicolas Nikoalïevitch et Alexandra qui gagnera la dernière manche le 21 août 1915. Autre témoin de cette querelle, Anastasia du Monténégro, l’épouse même du prince Nicolas avec qui elle s’était mariée (en deuxième noces) le 29 avril 1907. Fille du roi Nicolas Ier, dont le trône sera l’un des premiers à tomber durant la première guerre mondiale, le panslavisme de sa famille avait réjoui la famille impériale d’autant que la nouvelle grande-duchesse, par son caractère, avait un aspect apaisant face à l’irascible prince. 
Mais la princesse du Monténégro était également, tout comme son mari, une mystique convaincue, fascinée par le personnage de Raspoutine. Ses nombreux aller et retours chez le Staretz avaient fait naître de bien méchantes rumeurs au sein de la cour impériale. Avec sa sœur, la princesse Militza Nikolaïevna du Monténégro qui séjournait aussi en Russie, elles étaient surnommées les « sœurs noires ». Farouche partisane de Raspoutine à qui son mari avait promis la pendaison, elle sera l’œil de l’impératrice qu’elle aidait à consulter nombre de mages et guérisseurs, la plupart des charlatans.

En dépit de sa popularité, le prince Nicolas fut écarté des préparatifs militaires à l’aube de la première guerre mondiale. Sous la pression de son gouvernement, Nicolas II finit par le nommer commandant suprême de l'armée impériale. Le grand-duc était inexpérimenté, plus bureaucrate que militaire, la tâche est immense et les erreurs sur le champ de bataille palpables en dépit du fait qu’il tint les allemands occupés sur le front oriental, permettant au français leur victoire de la Marne. Avec un bilan désastreux et ¼ des effectifs tombés au front ou fait prisonniers, Nicolas II, sur les conseils de Raspoutine, finit par démettre le grand-duc et prendre sa place sans pour autant avoir les aptitudes et les compétences de celui-ci. Renvoyé sur le front caucasien dont il devient le vice-roi, le grand-duc tient alors sa revanche sur l’empire Ottoman. En 1916, il s’empare de 3 villes dont celle de Trébizonde, ancienne capitale latine. De part et d’autres des deux camps, ce sont des offensives continues.

 

Loin de la capitale impériale, russifiée en Petrograd, le grand-duc est informé des soubresauts que vit l’empire. Dans les couloirs du palais impérial, certains aristocrates sont convaincus de la nécessité de remplacer le Tsar Nicolas II. Des noms sont prononcés, celui du grand-duc Nicolas est en bonne place. Sa prestance naturelle sous des airs bourrus a achevé de construire sa réputation. Dans les salons feutrés du palais de l’Elysée, des rumeurs d’abdications du Tsar se font fortes. La France songe déjà au francophile grand-duc pour la sauvegarde de ses intérêts financiers et économiques. Même le radical Georges Clémenceau, figure patriotique par excellence et qui avait juré la perte des rois et empereurs d’Europe, était impressionné par le prince. Le complot ne mêle pas moins de 16 grands-ducs de la maison impériale, des députés de la douma dont le prince Lvov chargé de convaincre Nicolas Nikolaïevitch d’accepter le trône. Il hésite, prend le temps de réfléchir et renonce, invoquant le serment fait à l’empereur.

Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que le prince Romanov avait été sondé pour un trône. La Pologne avait songé à lui à la veille de la création de son éphémère royaume (1916-1918). Le grand-duc n’avait-il pas promis en 1914 de réunifier les terres polonaises dans un manifeste rendu publique avec l’aide du nationaliste Roman Stanisław Dmowski ?

 

La révolution éclate, la monarchie commence alors sa lente agonie. Nicolas II tente de sauver les institutions et nomme le grand-duc au poste de commandant en chef suprême dans le Caucase. Le premier ministre, le prince Lvov , ne prendra pas la peine de le recevoir et annule son rendez-vous avec le prince qui réclame au Tsar qu’il abdique en faveur de son fils Alexis et proclame rapidement une régence. Le Tsar finira pas abdiquer en mars 1917, laissant un trône à son frère , le grand-duc Michel IV, dernier empereur de toutes les Russie pendant 24 heures et dont le sort était d’ors et déjà scellé par les bolcheviques. Arrêté par ces derniers craignant que ce Romanov n’organise une contre-révolution, le prince Nicolas est mis en résidence surveillée en Crimée entre 1918 et 1919. Il décide de se retirer de la vie politique russe et de se consacrer à son jardin de roses.

Alors que les succès se multiplient pour les tsaristes lors de la guerre civile, le grand-duc et son épouse réussissent à s’échapper de leur prison et monter à bord du cuirassé HMS Marlborough, affrété par le Roi Georges V pour évacuer les membres de la famille impériale, survivante des massacres perpétrés par les communistes .

Après avoir été l’hôte du roi Victor-Emmanuel III d’Italie, le couple grand-ducal s’installa à Paris. Il va rapidement devenir la figure de la résistance au communisme, une icône monarchiste surveillée par la police secrète française qui envoie rapports sur rapports au ministère de l’intérieur sur les activités politiques du prince et de son groupe, l’Union militaire russe. En Union Soviétique, on s’inquiète de la recrudescence des activités monarchistes russes et la police secrète, la Tcheka, envoie ses agents infiltrer le mouvement. D’un point de vue dynastique, le grand-duc fait office de prétendant pour beaucoup de russes qui considèrent le curateur du trône, le grand-duc Cyrille comme un opportuniste. Ne l’a-t-on pas vu portant brassard rouge, au bras, lors de la révolution ? D’ailleurs le Zemsky Sobor de la région Priamursk dirigée depuis juillet 1922 par le tsariste Mikhail Konstantinovich Diterikhs (1874-1937) le proclamera Empereur de Russie en octobre de la même année. Cet officier de l’amiral Kolchak sera contraint quelques semaines plus tard de fuir vers la Mandchourie, où lui et les exilés russes auront de nouveau un rôle à jouer lors de l’invasion de la Mandchourie par les japonais dans les années 1930.

Divisés, se calomniant les uns et les autres, les monarchistes russes exilés réussiront toutefois à faire exploser à Moscou, la prison de la Loubianka. Les soviétiques accusent le coup. Des projets d’attentats du prince sont déjoués et la multiplication de ces tentatives obligera les services secrets français à installer une ligne téléphonique directe entre sa résidence et la mairie. Les monarchistes russes, ces blancs comme la presse les surnomment, sont en état de perpétuelle excitation. On pense la restauration proche, on compte sur le soutien de la France mais la visite à Moscou du ministre Edouard Herriot va refroidir leurs ardeurs alors que celui-ci se dit enthousiasmé par ce qu’il a pu voir du "génie soviétique". Une visite manipulée par les autorités russe mais à cette époque, la presse française préfère ignorer ce qui est flagrant et se faire l’écho du « cocorico » républicain français . Pourtant, on estimait en 1925 que le prince possédait une véritable armée de 40 000 hommes répartis dans diverses associations entre l’Ouest et l’Est de l’Europe.

On se presse autour du grand-duc et de son épouse comme au temps des plus beaux jours de la monarchie impériale. Même le roi Alphonse XIII passe, en juin 1926, une heure de tête à tête avec le prince qui réclame une aide financière du royaume espagnol. Plus de 400 délégués monarchistes avaient envahi 2 mois auparavant le Majestic afin de préparer les conditions de la restauration de la monarchie, avec à sa tête le grand-duc. Avec l’âge, les espoirs finissent par laisser place aux illusions. Quelques mois avant son décès, le prince est désormais convaincu qu’il ne reverra plus sa chère Russie.

Le grand-duc Nicolas meurt le 5 janvier 1929 à Antibes, dans sa résidence, la villa Thénard qu’il avait acheté après celui du château de Choigny en mai 1923. Lors de ses funérailles, c’est plus de 2000 personnes qui suivent le cortège du généralissime dont l’ancien Président Millerand, des officiers de la marine française, des ministres de la république, des anciens ambassadeurs, une grosse partie du corps diplomatique européen auquel se mêlèrent monarchistes russes et illustres inconnus. Le grand-duc Cyrille ne s’était pas déplacé et mais fait représenter par son frère Andreï, signe que les rancœurs persistaient encore entre les deux princes.

Son épouse le suivra le 25 novembre 1937 et tous deux seront enterrés à l’église Saint-Michel-Archange de Cannes.

Dans une volonté de réhabilitation et de nostalgie de l’ère impériale, le couple grand-ducal a donc été ramené vers son pays natal, conformément au souhait qu’il avait exprimé dans son testament. Garde d’honneur, drapeaux de l’ancienne Russie impériale déployés dans la cathédrale Saint-Louis de Paris, c’est le grand-duc Dimitri, actuel prétendant au trône de Russie qui a accompagné avec le ministre de la culture russe, vers sa dernière demeure, le dernier généralissime de Nicolas II. Lors de ces funérailles officielles organisée par le président Vladimir Poutine, le président de la Douma, Sergueï Narychkine a déclaré durant la cérémonie d’inhumation à la chapelle de la Transfiguration au Cimetière militaire de Moscou : « Toute l’armée russe, toute la Russie a cru en Nicolas Nikolaïevitch. » tout en rappelant que « les Français n’avaient jamais oublié que, grâce à l’audace des soldats russes sur le front de l’Est, l’ennemi n’avaient pas pu prendre Paris. ». Un discours qui a été conclu par l’hommage rendu au couple grand-ducal par le maire de Moscou, qui prit par l’émotion, a qualifié cet « événement important pour Moscou et les Moscovites » et d’« acte de restauration de la justice historique ».

 

Frédéric de Natal.

Galerie Photos.

 

 



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