Le prince Jules de Polignac, Pair de France.

Dernier Président du conseil des ministres du roi Charles X, le duc et prince Jules de Polignac porte t-il en lui la responsabilité de la chute de la monarchie des Bourbons ? Portrait d’un homme dont le nom incarne à lui seul toute la grandeur de la noblesse de France dite d’Ancien régime.

 

 

Jules Auguste Armand Marie de Polignac naît le 14 mai 1780, à Paris. La France a un roi, Louis XVI ; une reine, Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine. Dans le royaume de France, paysans comme bourgeois s’inquiètent de l’endettement de l’état. La croissance économique s’est ralentie, la crise économique frappe douloureusement le pays tandis qu’à Versailles on danse quand on n’ergote pas sur cette expédition militaire vers les Amériques. Auprès de la reine, Gabrielle de Polastron, la mère de Jules de Polignac. De noblesse ancienne, son mariage en 1765, plus d’argent que d’amour, à 16 ans avec le comte Jules de Polignac (1746-1817), lui a permis d’entrer à Versailles 10 ans plus tard. Marie-Antoinette est conquise par la fraîcheur et la beauté de cette jeune fille et ne va pas hésiter à éponger les colossales dettes de la famille de Polignac, faire octroyer à son mari titulature de comte, pensions et traitements leur permettant de mener un grand train de vie.

 

La jalousie n’échappe pas aux grands de ce monde et les cabales sont à la mode dans cette cour de France. La mère de Jules sera une des victimes de cette mode détestable. On lui prête une vie d’insouciance et de débauche contrôlée, avec tantôt la reine elle-même, tantôt avec le comte de Vaudreuil ou encore le comte d’Artois, frère du roi. C’est de ces rumeurs que vont naître une expression populaire toujours utilisée aujourd’hui. Etant connue comme Madame Jules de Polignac, Gabrielle de Polastron avait reçu le sobriquet de « Jules de la Reine » d’où l’expression dite « d’avoir un Jules ».

 

Les Polignac sont d’ailleurs proches d'Artois, à la tête du « parti de la reine ». Gouvernante des enfants du roi, a-t-elle comme certains historiens l’affirment, fait pression sur Marie-Antoinette pour qu’elle influe sur la décision du roi de limoger le populaire ministre des finances, Jacques Necker ? Le premier duc de Polignac se contente, lui de jouir des privilèges de la cour et des revenus que lui octroie son poste de directeur général des Postes.

 

C’est dans ce contexte que grandit le petit Jules de Polignac, 3ème enfant du couple. La révolution va briser les joies de son enfance. En juillet 1789, les Polignac font parties de ces premiers émigrés qui fuient les futures exactions des révolutionnaires. Les adieux entre Gabrielle de Polastron et Marie-Antoinette sont déchirants. « Adieu la plus tendre des amies ; le mot est affreux, mais il le faut ; je n'ai que la force de vous embrasser. » lui écrit la reine, laissée seule face à son destin qui la mènera vers la guillotine. La berline de l’exil est étroite, peu de bagages, quelques vêtements tout au plus. Il faut fuir vite, la population qui ne vit que des caricatures distillées par quelques méchants pamphlets l’ont rendu détestable aux yeux des français.

 

Les pays se succèdent aux pays, les villes aux villes. Genève, Turin, Rome, Venise puis enfin Vienne. Jules de Polignac est traumatisé par cette expérience d’autant que sa mère meurt en décembre 1793 dans d’atroces douleurs, atteinte d’un cancer. Orphelin, il reporte son amour sur son père et son frère Armand, de 9 ans son aîné. Ce dernier rejoint Charles d’Artois à Londres et sera de tous les complots royalistes y compris contre le Premier consul Bonaparte qui avait maintenu leur nom sur la liste de ces exilés bannis de l’Ancien régime. Entre temps, son père avait emmené sa famille en Russie, reçue par la Tsarine Catherine II qui leur octroya des terres en Ukraine, leur permettant de refaire leur fortune perdue.

 

Jules de Polignac suit son frère dans ses complots. La fratrie est compromise dans celui organisé par Georges Cadoudal en 1804 et connaît les geôles du nouveau régime dont il s’échappera en 1813 à l’aube de l’invasion de la France par les Alliés. Il avait dû sa vie sauve à sa belle-sœur venue se jeter aux pieds de Bonaparte qui l’emprisonne tour à tour au château de Ham, la prison du Temple puis à Vincennes. Comme son frère, c’est un partisan farouche de la restauration de la monarchie absolue. Il fréquente le milieu ultraroyaliste avec qui il hisse le drapeau blanc sur Paris, les chevaliers de la foi tout en étant un intime du comte d’Artois. A la restauration, il s’oppose à cette charte constitutionnelle qu’octroie, Louis XVIII appelé à revenir sur le trône en 1814. Pair de France, il retrouve les joies de la cour et épouse en 1816, Barbara Campbell qui lui donnera deux enfants. Le mariage sera heureux et bref. Son épouse meurt subitement 3 ans après. Jules de Polignac se consolera avec Charlotte, comtesse de Choiseul qui, à son tour, lui donnera 7 enfants dont le célèbre Camille de Polignac qui se distinguera sous l’uniforme confédéré lors de la guerre de sécession américaine.

 

Profondément catholique et pieux, d’une nature élégante, Pie VII fera de lui un prince de Rome en 1820 et part à Londres, où il occupera un poste d’ambassadeur de 1823 à 1829. Il s’enthousiasme pour la lutte des grecs qui tentent de prendre leur indépendance des ottomans. Pour Jules de Polignac, ce combat est à la fois mystique et une nouvelle croisade. Il y mettra tout son poids et ses talents de diplomate au service des intérêts de la France dans ce conflit. Tant et si bien qu’il est nommé ministre des affaires étrangères avant de rapidement devenir le nouveau Président du conseil le 8 août 1829. Les Polignacs sont les nouveaux favoris de Charles X, monté sur le trône 5 ans plus tôt. Armand de Polignac est écuyer et chevalier des ordres du roi, son dernier frère, Melchior, qui a épousé une mademoiselle de l’aristocratie Béké de la Martinique, est gouverneur du château de Fontainebleau.

 

Charles X a toutefois hésité avant de parapher sa nomination. La France était –elle vraiment ingouvernable ? Son prédécesseur Joseph de Villèle (1822-1828) avait fait une politique de droite en faisant des concessions aux libéraux et celui de Martignac (1828-1829) avait essayé de concilier principe monarchique et idéologie libérale. L’opposition était divisée entre partisans d’une monarchie de type anglaise et ceux qui souhaitaient une république, le duc Louis-Philippe d’Orléans comptait encore de nombreux partisans. Le roi avait longuement hésité tant il savait ce prince impopulaire. Mais il souhaitait renforcer les pouvoirs de la monarchie à travers la Charte et de Polignac restait le choix adéquat pour cette réforme auquel il lui impose néanmoins un poids libéral à ses côtés pour ménager l’opposition en la personne du duc d’Angoulême, Louis-Antoine de Bourbon.

 

L’omniprésence des chevaliers de la Foi au sein du gouvernement fut vivement critiquée par l’opposition libérale et la presse de gauche qui écrivait alors : « Son avènement sépare la France en deux : la Cour d'un côté, de l'autre la Nation » ou encore « Coblence, Waterloo, 1815 : voilà les 3 principes, les 3 personnages du ministère. Tournez-le de quelque côté que vous voudrez, de tous les côtés il effraie, de tous les côtés il irrite (…) ». On reprochait à son gouvernement son conservatisme et son esprit revanchard. Il y’a là François Régis de La Bourdonnaye qui a été l’instigateur de la Terreur blanche ou Louis de Bourmont dont le poste de ministre de la Guerre mécontente l’armée qui n’a pas oublié qu’il avait honteusement trahi Napoléon Ier à Waterloo, en juin 1815. La politique ultraroyaliste de Polignac, trop convaincu de sa supériorité, provoque de vives tensions entre son gouvernement et la chambre. Les élections de 1828 avaient été pourtant déjà un avertissement pour son prédécesseur.

 

A l’étranger, le prince souhaite remettre la France sur le podium de l’échiquier international. Il rêve de reprendre Constantinople aux turcs ottomans. Il envoie des délégations à Saint-Pétersbourg et élabore un plan visant à envahir l’empire sur le déclin. En échange d’un appui militaire, celui-ci prévoyait l’annexion de la Belgique et du Luxembourg, quelques territoires allemands et à titre de compensation, la maison d’Orange aurait été installée sur le futur trône latin en devenir de Constantinople, la Hollande et la Saxe serait revenus à la Prusse. Le roi de Saxe aurait été mis sur le trône d’un nouveau royaume catholique sur la rive gauche du Rhin. Le projet sera abandonné et les espoirs d’un orient chrétien sera reporté sur la conquête de l’Algérie.

 

Cette conquête est d’ailleurs cruciale pour de Polignac. Il s’agit pour le Président du Conseil de redorer le prestige de la famille royale autant que de détourner les français des problèmes politiques intérieurs qui agitent le pays. Le 25 juillet 1830, le roi Charles X décide alors de promulguer 4 ordonnances tel que l’article 14 de la charte lui en octroie le droit.

 

L’opinion publique ne comprend pas la décision du roi et la presse, dont les libertés ont été suspendues par une des ordonnances, écrit : « La France retombe en révolution par le fait même du pouvoir ». Et c’est bien une révolution qui va mettre fin au régime de Charles X et dont les prémices s’étaient fait sentir dès mai 1830, lors d’une fête donnée en l’honneur de la famille royale de Naples. Dans les derniers mois de son règne, le roi reste convaincu qu’un complot se trame. Il songe à dissoudre de nouveau cette chambre dominée par les libéraux. La rue gronde, les soldats sont encore dans leurs casernes. Jules de Polignac perdra rapidement son optimisme durant ces journées dit des « 3 glorieuses » et s’enfuit le 30 juillet vers la Normandie où il sera arrêté 15 jours plus tard avec 3 autres ministres.

 

L’affaire embarrasse immédiatement Louis-Philippe Ier. Dans une lettre au prince Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, il écrit : «J'ai un poids de moins sur le cœur depuis que je sais le roi Charles X parti et embarqué sain et sauf avec tout son monde ; j'aurais bien voulu qu'il eût emmené les malheureux ministres qui ont été se faire arrêter sur différents points au lieu de rester dans sa suite ». Le duc d’Orléans craint qu’une exécution ne provoque une autre révolution qui emporterait son régime. Fort heureusement, la chambre décide le 8 octobre d’abolir la peine de mort par 225 voix sur 246. Louis-Philippe paraphe immédiatement son abolition. La perche était trop tentante mais ses craintes se révèlent également fondées. Le 17 octobre 1830, des partisans de la république marchent vers le Palais royal, l’envahissent et se dirigent vers le château de Vincennes où sont incarcérés de Polignac et ses amis. Ils veulent luncher le Président du Conseil. Mais la forteresse résiste et le lendemain les émeutiers retournent vers le Palais-royal avant d’être dispersés par la Garde nationale. Le premier gouvernement ne résistera pas cependant à cette crise et éclate. Le procès du prince de Polignac débute. Il est accusé d’avoir attenté à la sûreté de l'État en incitant à la guerre civile. Les débats s’éternisent et Paris gronde de nouveau. C’est encore l’émeute. Il faut exfiltrer hors du tribunal tous les ministres. Ils seront condamnés à la détention perpétuelle, assortie de la mort civile pour Polignac (ce qui entraîne, de par la loi, aussi son divorce avec son épouse horrifiée).

 

Incarcéré au château de Ham et déchu de ses droits civils, Jules de Polignac profite de sa captivité pour rédiger un plaidoyer en faveur de sa politique ("Considérations Politiques" parues en 1832 puis en 1835 "Etudes historiques, politiques" et "morale et Réponses à mes adversaires"). Amnistié en 1836, il est exilé vers l’Angleterre où il renouvellera ses vœux à son épouse avant de pouvoir revenir en France.

 

Il meurt à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) le 30 mars 1847, un mois après avoir hérité du titre héréditaire de duc de Polignac, suite au décès de son frère Armand. Le benjamin de la famille, Melchior, décédera en 1855 non sans laisser derrière lui une descendance qui est à l’origine de l’actuelle famille princière de Monaco.

 

Frédéric de Natal.

 

Photos : Le prince Jules de Polignac, Gabrielle de Polastron, un passeport signé de sa main, la proclamation de Louis-Philippe comme roi des Français, exil de Charles X ( et caricature), pamphlet en faveur de la mort de Polignac par ses adversaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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