La Légion d’honneur sous la Restauration

Institué le 19 mai 1802 par Napoléon Bonaparte, l’Ordre national de la Légion d’honneur est décerné aux militaires comme aux civils ayant rendu des « mérites éminents » à la France. Aujourd’hui, si la société française s’offusque largement de son utilisation galvaudée, quelle fut sa place exacte sous la Restauration ?

 

 

Le 6 avril 1814, trahi et abandonné, Napoléon Ier signait son acte d’abdication et s’exilait sur l’île d’Elbe. Le Gouvernement provisoire déclare alors le maintien de la Légion d’honneur, décoration portée par plus de 35 000 hommes, membres de l’élite du pays ou militaires encore abasourdis par cette défaite à Leipzig (18 octobre 1813) et qui avait fini par sonner le glas de l’empire. L’article 3 en définissait les contours : « La noblesse ancienne reprend ses titres. La nouvelle conserve les siens héréditairement. La Légion d’Honneur est maintenue dans ses prérogatives ; le roi déterminera la décoration »

 

Dès son retour au trône, Louis XVIII contresigne tout aussi rapidement le décret de maintien de la Légion d’honneur et l’incorpore dans la Charte (article 72 : « La Légion d’Honneur est maintenue. Le roi déterminera les règlements intérieurs et la décoration »). Mais il rétablit également les anciens ordres de l’Ancien régime non sans une certaine opposition de la part des plus modérés.

 

Bonaparte, alors Premier Consul, avait pesé de tout son poids dans la création de cet ordre qui précisait que «la Légion d’honneur (était) la récompense des mérites éminents acquis au service de la nation soit à titre civil, soit sous les armes. ». Lui-même avait dû affronter l’opposition jacobine qui craignait de voir naître une nouvelle aristocratie en France, prête à se substituer à cette bourgeoisie qui avait fait les beaux-jours du Directoire. Mais à l’heure de la Restauration, force était de reconnaître, même pour les ultra-royalistes, que le retour de la monarchie n’offrait rien de glorieux à ses serviteurs. L’Ordre du Saint-Esprit réservé à la haute noblesse de France, celui de Saint-Michel était restreint dans le nombre aux civils et seul celui de Saint-Louis qui restait exclusivement décerné aux militaires auraient pu éventuellement palier à la Légion d’Honneur. Louis XVIII ne pouvait imaginer s’aliéner une partie de la population française alors que le régime Bourbon était encore fragile. Il manquait donc à la Restauration un symbole, cette « force spirituelle qui devait se réunir autour de celui qui incarnerait l’honneur et la patrie ».

 

Le duc de Blacas proposa de fusionner l’ordre de la Légion d’honneur et celui de Saint-Louis afin d’en faire un ordre nouveau dont le roi aurait été « le créateur, le patron et le législateur ». Le Chancelier Charles-Henri Dambray (1760-1829), Garde des sceaux, émit une vive opposition à ce projet qui contrevenait à la Charte constitutionnelle.

 

C’est ainsi que le frère de Louis XVI allait, d’une signature, regrouper sous cet ordre impérial, « l’armée vaincue et celle des princes, les fidèles de l’ex-gouvernement et les royalistes ». Et il reviendrait au roi d’attribuer les grands cordons et autres dignités à ceux dont il voudrait s’assurer de leur fidélité. La Légion d’honneur va même devenir un important outil de propagande dans le vaste tour de France de la famille royale, entre juillet 1814 et mars 1815. C’est 10 000 français qui durant cette période seront honorés par cette distinction, la plupart issus des rangs de l’armée.

Avec une telle rapidité que la prestation de serment fut tout aussi courte pour les heureux élus, se résumant à cette phrase : « Je jure d’être fidèle au Roi, à l’Honneur et à la Patrie. ».

 

On avait bien tenté toutefois de créer un nouvel ordre sur l’insistance du comte d’Artois, celui du Lys, afin de le substituer à la Légion d’Honneur. Remis principalement aux soldats de la Garde nationale, sa valeur fut rapidement dépréciée, à un point que son ruban blanc avec liseré bleu de roi en fut vite oublié. Une véritable défaite pour les ultraroyalistes dont le prince ne semblait « n’avoir rien appris, ni rien oublié ». Dès le 5 août 1814, le roi Louis XVIII signa une nouvelle ordonnance qui récompensait les hommes de la garde nationale ayant préservé les intérêts de la monarchie : (« Nous accordons la décoration de la Légion-d’Honneur aux officiers généraux, adjudants-commandants et chefs de légion qui ne l’auraient pas obtenue pour d’autres services, nous réservant, à l’égard de ces derniers, de nous faire rendre un compte particulier des services qui peuvent leur donner des droits à l’avancement dans la Légion d’Honneur ou à d’autres récompenses (..). ».

 

Sur l’île d’Elbe, Napoléon fut averti de cette utilisation de son « cher ordre » par les Bourbons. Sa colère fut à la mesure du caractère du personnage. Pire, ne lui avait-on pas rapporté, à raison, que le duc d’Orléans Louis-Philippe comme la duchesse d’Angoulême Marie-Thérèse de Bourbon décernaient eux-mêmes les médailles aux militaires. L’Empereur, qui préparait son retour en secret, avait oublié qu’en signant son abdication, il avait simplement transmis « la maîtrise sur l’ordre » à son successeur.

 

Durant son règne sur l’île d’Elbe, il ne remit d'ailleurs aucune médaille liée à cet ordre.

 

La médaille, elle-même, fut l’objet d’une « passe d’armes » entre le roi et le duc d’Orléans, son cousin, lors de leurs fuites respectives peu après le débarquement de Napoléon Ier. Louis XVIII arborant la plaque de l’Ordre sur son plastron attira l’œil de Louis-Philippe qui déclara à celui-ci : « il est bien tard ! ». Il est vrai que la médaille de la Légion d’honneur sous la première Restauration affichait encore le portrait de l’Empereur avers et le blason des Lys de France au revers.

 

Le débat avait été empreint d’un certain embarras, en mars 1814, afin de savoir s’il convenait au roi de porter le visage de l’Empereur sur sa poitrine. On s’était finalement arrêté sur le remplacement des armes de l’Empire par celui du royaume de France car le portrait de Napoléon à substituer avait considérablement divisé l’assemblée. Louis XII avait été cité comme figure mais le duc d’Orléans s’y était farouchement opposé, rappelant aux députés les « injures faîtes au duc d’Orléans » par ce souverain. On avait pensé à François Ier, modèle des chevaliers ou Henri IV dont la figure parlait tant aux militaires et aux civils. Un consensus s’était enfin dégagé de ces réunions auxquelles le roi participait et Henri IV d’être adopté. Mais en attendant ces changements, le visage Napoléon Ier devait encore rester sur l’avers de la médaille afin de permettre l’unité de la nation et de la monarchie.

 

Les régiments, les uns après les autres acclamaient Napoléon Ier depuis son débarquement au golfe de Juan. A son arrivée à Lyon, le 10 mars 1815, Napoléon s’empressa de signer un décret annulant toutes les décisions prises par Louis XVIII concernant l’ordre de la Légion d’honneur ("Art. 1er . Toutes les promotions faites dans la Légion d’Honneur par tout autre grand-maître que nous, et tous brevets signés par d’autres personnes que le comte Lacépède, Grand Chancelier de la Légion d’Honneur sont nuls et non avenus").

 

L’exil pour les Bourbon fut de courte durée et la défaite de Waterloo leur permit de revenir sur leur trône.

Louis XVIII ne tint pas rancune aux militaires de n’avoir pas su protéger le trône de Saint-Louis et en dépit d’une farouche opposition des ultraroyalistes, confirma une nouvelle fois dans l’article 101 de la constitution, le « maintien de l’institution de la Légion d’Honneur avec tous les droits, titres, prérogatives et traitement (…) ». Le Maréchal d’Empire, Etienne Mac Donald (1765-1840), duc de Tarente fut nommé Grand chancelier de la légion d’Honneur (« Voulant donner à notre cousin le Maréchal Mac Donald, une preuve particulière de notre estime et récompenser sa loyauté et le courage qui a tant contribué à la gloire de nos armées, et nous rappelant avec satisfaction le zèle qu’il a montré pour les établissements de la Légion d’Honneur, dont nous nous sommes déclaré chef et protecteur, et qui a été confirmé par notre charte constitutionnelle; Nous avons ordonné ce qui suit : Notre cousin le Maréchal Macdonald est nommé Grand Chancelier de la Légion d’Honneur – Le 2 juillet 1815 »).

 

Une dignité que le duc garda jusqu’en 1831. Et de libérer tous les militaires de leur prestation de serment de fidélité à la famille Bonaparte dont tous les membres avaient été promptement dépossédés de leurs propres croix.

 

Désormais, toutes les franges masculines de la société civile pouvaient espérer obtenir le précieux sésame avec enfin à son avers, le portrait d’Henri IV. Il fallait faire oublier rapidement aux français, ce « météore « qu’avait été le rétablissement provisoire de l’empire. Les princes de Sang reçurent, tous en juillet 1816, la croix afin de « donner un nouvel éclat à l’Ordre » avec une nouvelle prestation de serment, largement influencée par les ultraroyalistes :

« Je jure d’être fidèle au Roi, à l’honneur et à la Patrie, de révéler à l’instant tout ce qui pourrait venir à ma connaissance, et qui serait contraire au service de Sa Majesté et au bien de l’État ; de ne prendre aucun service et de ne recevoir aucune pension, ni traitement d’un Prince étranger, sans le consentement exprès de Sa Majesté ; d’observer les Lois, ordonnances et règlements, et généralement faire tout ce qui est du devoir d’un brave et loyal Chevalier de la Légion d’honneur. »

 

Il faudra attendre 1820 pour qu’une nouvelle rente soit fixée pour les chevaliers, officiers, commandants et autres grand-officiers, bien en dessous de ce que l’Empire leur avait octroyé auparavant. Et la nouvelle promotion issue des rangs des bataillons constitués lors de la guerre en Espagne d’en bénéficier.

 

Le sacre de Charles X, en 1825, avait fait craindre la disparition de l’Ordre. Les princes furent tenus d’arborer les ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit en lieu et place de l’Ordre de la Légion d’honneur. Mais il n’en fut rien. Le comte d’Artois ne pouvait ignorer l’importance de cette étoile, portée en argent à la boutonnière pour les chevaliers, en or avec un ruban à rosette pour les officiers, en sautoir pour les commandeurs… (encore actuellement en 2016), qui avait singulièrement marqué l’esprit de toute la nation et dont il restait le « grand maître et chef souverain». Dans les décorations remises en personne par le roi de France, on trouvera par exemple Victor Hugo, chevalier en 1825. On devra également à Charles X , peu avant sa chute en 1830, d’avoir réduit de 25 à 20 ans le temps nécessaire à une personne occupant un emploi, quelqu’il soit, de pouvoir être nommé au sein de l’Ordre de la Légion d’Honneur.

Mais c’est bien grâce au Maréchal Mac Donald, qui marqua de son sceau une loyauté à tous les régimes qu’il traversa, que l’on doit aujourd’hui la bonne pérennité de la Légion d’honneur. Sa gestion rigoureuse « permit à l’Ordre de remplir avec discernement sa vocation nobiliaire de récompense de l’élite de la nation « sans pour autant en faire une décoration transmissible.

 

La Restauration avait sauvegardé ainsi les acquis de la révolution française et donné à son régime ces lettres de noblesse qui lui octroyèrent une assise nationale légitime.

 

Frédéric de Natal.

 

Dédié à mon grand-père, officier de la Légion étrangère et qui fut décoré de l'Ordre de la Légion d'Honneur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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