Henri V, comte de Chambord. Chapitre 1, les années d’insouciances. 1820 -1830

 

La révolution de juillet 1830 jette sur le chemin de l’exil les derniers Bourbons. Leur attelage que suivent quelques régiments fidèles à cette monarchie, que l’histoire retiendra sous le nom de la « Restauration », ressemble à une vaste marche funèbre. La Lieutenance –générale a été confiée au duc d’Orléans, Louis-Philippe. Tous s’attendent à ce qu’il proclame le jeune duc de Bordeaux, Henri d’Artois, roi de France. Mais le destin en décidera autrement et le vent tournera en faveur de cette branche cadette de la famille royale. Loin de cette France, l’enfant du miracle va continuer d’incarner tout au long de sa vie le principe de la légitimité, porter sa défense sur son drapeau blanc de lys d’or et achever d’écrire les derniers chapitres politiques de l’héritage de cette monarchie léguée par Louis XVIII et son frère Charles X.

Le 13 février 1820 au soir, le duc de Berry Charles-Ferdinand de Bourbon, vient de raccompagner son épouse Marie-Caroline des Deux-Siciles (1798-1870) à sa voiture. Ils assistent à un opéra et c’est l’entracte. La duchesse, enceinte, a manifesté son envie de rentrer au palais. Le duc ne porte ni chapeau, ni manteau dans cette rue de Richelieu. Un homme se précipite devant lui et lui plante un couteau dans la poitrine. Les premières douleurs qu’il ressent, lui laissent penser que cet ouvrier lui a seulement donné un violent coup de poing. Mais lorsqu’il porte le regard à ses mains, celles-ci sont maculées de sang. Le duc de Berry chancelle et comprend qu’il a été victime d’un coup de poignard fatal. Ramené au palais royal, son agonie sera lente et se déroulera sous les yeux de la cour qui s’est pressée au chevet de l’héritier de la couronne.

Son assassin a été arrêté. C’est un bonapartiste répondant au nom de Pierre Louvel. Durant son interrogatoire, il révèle qu’il avait déjà préparé un tel projet contre Louis XVIII, qui venait de débarquer à Calais en 1814. Aux premières lueurs du lendemain matin, le duc de Berry rend l’âme à l’âge de 42 ans. Peu avant de rendre son dernier souffle, il aurait dit à son épouse en larmes et dont la robe blanche est également couverte de sang : « "mon amie, ménagez-vous pour l'enfant que vous portez dans votre sein." « L’ironie du sort voudra, que bien que Louvel ait réussi son assassinat, il avait cependant manqué son véritable but. Celui de mettre fin à une dynastie. La presse ultraroyaliste se déchaîne contre le Président du Conseil Elie Decazes dont le libéralisme est jugé responsable de cette situation. Les attaques sont violentes, injurieuses. Decazes doit présenter sa démission le 17 février 1820 et cèder sa place à un partisan du comte d’Artois, le duc de Richelieu. Les obsèques poussent 4000 personnes, toute la famille royale à rendre un dernier hommage au duc de Berry dans la nécropole de Saint-Denis.

C’est dans ce contexte, et à titre posthume, que le 29 décembre 1820 Marie-Caroline de Bourbon donne naissance à un garçon à 2h35 du matin aux Tuileries, prénommé Henri Charles Ferdinand Marie Dieudonné d’Artois. La veille, la duchesse de Berry s’était promenée au jardin des Tuileries et s’était couchée avec quelques douleurs légères. Dans la nuit, elle perd les eaux et tout le palais va s’affairer à la délivrer de son enfant. Marie-Caroline de Bourbon s’écrie bientôt après quelques heures de travail: « quel bonheur! C'est un garçon, c'est Dieu qui nous l'envoie." C’est un soulagement pour le roi Louis XVIII qui craignait que la duchesse ne donna naissance à une nouvelle fille. Dans l’euphorie du moment on tire maladroitement les 24 coups de canon qui annoncent aux français le sexe du prince. Des envolées lyriques célèbrent sa naissance (Victor Hugo lui écrit une ode et Alphonse de Lamartine le baptise du surnom « d’enfant du miracle » tout en lui dédiant également quelques vers : « Il est né l'enfant du miracle ! Héritier du sang d'un martyr, Il est né d'un tardif oracle, Il est né d'un dernier soupir ! »). Le roi de France le titre immédiatement « duc de Bordeaux », loin de celui que l’on donne habituellement aux héritiers de la couronne de France. Et de ne pas oublié de lui passer une gousse d’ail et quelques gouttes de Jurançon sur les lèvres telle que la tradition l'exigeait depuis le règne d’Henri IV, le fondateur de la maison royale. Mais pourquoi un tel choix de titre ?

 

Le 12 mars 1814, Louis-Antoine de Bourbon, duc d’Angoulême avait fait une entrée triomphale dans la capitale de l’Aquitaine. L’empire de Napoléon Ier s’effondrait rapidement, victime (de l’extérieur) d’une coalition formée d’armées étrangères et (de l’intérieur) d’un soulèvement royaliste orchestré par les Chevaliers de la Foi. Bordeaux s’était pavoisée de drapeaux aux couleurs de la monarchie et les cloches de cathédrale de Saint-André avaient résonné dans toute la ville, devenue un symbole pour cette monarchie qui venait mettre en place les premiers jalons du socle de la Restauration. Et c’est pour la remercier de sa fidélité à la dynastie que Louis XVIII avait accordé à la cité viticole, le premier duc de son histoire contemporaine.

Passée la revue des félicitations de tous les membres de la famille royale de France, la visite de 15000 personnes au pavillon Marsan, une souscription nationale est alors initiée pour sa naissance. Il s’agit pour l’état d’acheter le château de Chambord, ce symbole de la renaissance et de la gloire de la France dont Louis XIV s’était chargé de parachever l’œuvre de son aïeul François Ier. Le roi-soleil, dont le duc de Bordeaux portait un de ses prénoms, Dieudonné, y fera même 9 séjours durant son règne, plus précisément entre 1650 et 1685. Molière y avait joué ses plus belles comédies accompagnées des musiques de Jean-Baptiste Lully.

 

Chambord était incontestablement marqué du sceau des Bourbons qui en avaient fait une demeure pour hôtes de marques avant d’être donné au Maréchal de Saxe, gouverneur à vie du château. La révolution française n’avait pas épargné le domaine qui fut allègrement saccagé et son mobilier vendu quand il ne fut pas pillé de nuit. Devenu sous l’Empire une maison d’éducation de filles des titulaires de la Légion d’Honneur, il avait été finalement donné en 1809 au maréchal Berthier qui en avait fait le chef-lieu de sa principauté de Wagram. Sa veuve étant incapable de faire face aux dépenses du château et à l’annonce de la vente, le projet de le réunir à la couronne avait alors été mis en place. La souscription sera un succès. Tous les corps du royaume se sont cotisés, les villes ont rivalisé sur les montants donnés, chacune tentant de surpasser l’autre. Chambord est donné en apanage au jeune duc de Bordeaux le 11 octobre 1820 alors qu’on s’apprête à célébrer son baptême le 1er mai 1821 suivant, à Notre-Dame de Paris sous les regards admiratifs du duc et de la duchesse d’Angoulême, son parrain et sa marraine.

 

Pour l’occasion, on avait affecté une somme considérable (50000 francs) à la réalisation du carrosse de baptême qui sera particulièrement riche en décoration et en soie, orné des armes royales de France et de Navarre. Aux victoires de la France en Espagne où elle rétablit son parent Ferdinand VII sur son trône (1823), la propagande monarchiste n’hésite pas à associer la figure du duc de Bordeaux qu’elle compare à son illustre aïeul homonyme. Dans les théâtres on chante ses louanges :

 

« C’est un Bourbon, France, qui vient de naître ;
C’est de tes Rois l’auguste rejeton,
Dès le berceau, ce faible enfant doit être
L’espoir du brave et la terreur du traître….
C’est un Bourbon !

C’est un Bourbon qu’appelaient tes alarmes ;
Le ciel t’exauce et t’en fait l’heureux don.
Il soutiendra la gloire des armes ;
Des malheureux il sèchera les larmes….
C’est un Bourbon !

C’est un Bourbon ! heureuse mère, oublie
Et ton veuvage et ton triste abandon :
C’est ton époux qui renaît à la vie ;
Ce noble enfant le rend à la patrie….
C’est un Bourbon !

C’est un Bourbon ! lègue ton diadème,
Heureux Monarque, à cent Rois de ton nom.
Comme Henri, grand roi, comme toi-même,
Il régnera sur un peuple qui l’aime….
C’est un Bourbon ! »

 

En 1824, peu de temps avant sa mort, Louis XVIII offre au duc de Bordeaux un petit carrosse en or. La voiture dite « à la d’Aumont » est une splendeur d’orfèvrerie à la française de la maison Giroux. Tirée par 4 chevaux sculptés en nacre, harnachés d’or, le jouet a le luxe d’avoir un marchepied qui peut se déployer, des portières qui s’ouvrent et se referment.

 

Placé au début de ses premières années de sa jeunesse, sous la responsabilité de la duchesse de Gontaut, c’est en 1828 que son éducation est confiée au baron de Damas. L’éducation religieuse prend alors une part importante du jeune prince qui se doit de maîtriser les matières de base de l’époque comme diverses langues vivantes, les exercices physiques, le tir au pistolet et l’histoire de France. De sa mère, il en retiendra son peu d’attachement à l’étiquette et un amour maternel modéré. Toute sa vie, la duchesse d’Angoulême, fille de l‘infortuné Louis XVI, sera celle qui veillera à l’éducation stricte et austère qui convenait selon elle, à un héritier de la couronne de France.

 

Il grandit dans l’insouciance des événements politiques qui s’agitent autour de lui. Il ignore les ambitions de ce cousin, le duc d’Orléans, qui n’a pas hésité à remettre en question la légitimité de sa naissance dans les salons de Paris. L’accouchement s’est fait sans véritables témoins et arrivé à la hâte au palais, avertis par le duc de Polignac, Louis-Philippe n’a pu être présent tel que l’exige le protocole.Des manifestes affirmant même que seul le duc d’Orléans était

l’héritier légitime par le sang, avaient été alors placardés dans la capitale dès le 30 septembre 1820 (« Le duc de Bordeaux bâtard. Protestation du duc d'Orléans, aujourd'hui Louis-Philippe Ier, roi des Français, contre la naissance du prétendu duc de Bordeaux : S. A. R. déclare par les présentes qu'il proteste formellement contre le procès-verbal daté du 29 septembre dernier, lequel acte prétend établir que l'enfant nommé Henri-Charles-Ferdinand-Dieudonné est le fils légitime de S. A. R. la duchesse de Berry. Le duc d'Orléans produira en temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaître l'origine de l'enfant et sa mère. Il produira toutes les preuves nécessaires pour rendre manifeste que la duchesse de Berry n'a jamais été enceinte depuis la mort infortunée de son époux; et il signalera les auteurs de la machination dont cette très faible princesse a été la victime ») .

Pour Charles X, qui a succédé à son frère Louis XVIII, il convient de briser cette opposition libérale qui tente de l’enfermer dans une monarchie parlementaire de type anglaise au mépris de la Charte constitutionnelle promulguée en 1814. L’idée de réduire le corps électoral autant que de restreindre les libertés de la presse rend le plan du monarque hasardeux. Et bien que les campagnes ne prennent pas part aux événements qui vont s’enchaîner à Paris et précipiter la chute de la monarchie, le duc de Bordeaux n’a pas conscience des affrontements politiques qui se jouent dans les coulisses des antichambres du parlement, entre cette aristocratie ultraroyaliste revancharde et une bourgeoisie libérale avide de pouvoir et de réformes. Le temps de l’insouciance prend fin doucement.

 

Lorsqu’il apprend l’abdication de son grand-père et celle de son oncle et parrain, Henri d’Artois joue avec sa sœur Louise. A cheval sur celle-ci, il ne peut croire que son « Bon papa » ait pu renoncer au trône en sa faveur le 1er août 1830. La duchesse de Gontaut rapportera dans ses mémoires la réaction du garçonnet royal lorsque le baron de Damas vient le trouver dans l’antichambre. « Sire, je suis chargé de vous apprendre que le roi, votre auguste grand-père, n’ayant pu faire le bonheur de la France, malgré le désir de son cœur vient d’abdiquer et c’est vous, monseigneur, qui allait être roi sous le nom d’Henri V ». Stoppant ses jeux, il se lève et regarde le Baron, lui rétorquant : « Bon papa qui est si bon n’a pu faire le bonheur de la France. Alors on veut me faire roi ! ? ». Haussant les épaules, il ajouta : « mais monsieur le baron, ce que vous me dites à est impossible ! Allons ma sœur jouons. ».

L’acte d’abdication avait été adressé au duc d’Orléans et Charles X le chargeait de proclamer l’avènement d’Henri V. Louis-Philippe fait bien enregistrer les deux actes d’abdication (Charles X et le duc d’Angoulême Louis XIX) mais ne réagit pas à la seconde demande du roi. D’ailleurs dans son discours aux parlementaires, il ne fait pas allusion au duc de Bordeaux. Face à l’agitation populaire et dans la crainte de voir naître une nouvelle république, les parlementaires viennent trouver un hésitant duc d’Orléans. Même son épouse Adélaïde de Bourbon-Sicile tergiverse et suggère à son époux d’accepter la régence. Mais son fils, le duc de Chartres balaye toutes idées en ce sens : « Henri V serait possible que Je n’en voudrais pas. Il faut un gouvernement fondé sur un droit nouveau ; il faut quelque chose de net et de définitif, quelque chose qui n’ait à compter qu’avec la Nation. Et si vous voulez faire du sentiment, pensez à vos 5 fils, devenant les très humbles serviteurs d’un enfant qu’ils auraient contribué à faire roi et qui ne leur pardonnera jamais ».

 

Le 7 août, Louis-Philippe accepte la couronne de France de la main d’une majorité de députés dont l’éloquence d’un Chateaubriand n’aura pas suffi à remettre sur le droit chemin. «Il faut qu’un trône soit occupé. Un trône vide est un trône brisé !» déclare alors le duc d’Orléans pour se justifier des partisans de Charles X qui manifestent bruyamment leur mécontentement, le vicomte François-René de Chateaubriand en tête.

 

Parti de Rambouillet, le long cortège de la monarchie légitime commençait alors son long exil hors de France, en dépit des protestations de la duchesse de Berry qui souhaitait prendre les armes et mettre son fils sur son trône. Aux Tuileries, on commençait à effacer le souvenir de la Restauration. Le duc d’Orléans s’était installé dans les appartements de la duchesse de Berry et la chambre à coucher de Charles X était devenue une salle de billard. C’est en Angleterre, au château d’Holyrood, que le jeune duc de Bordeaux commençait ses premières années de jeune exilé.

 

Un symbole. Puisque dans les premières années de la révolution française, le comte d’Artois s’était déjà réfugié dans ce qui allait devenir plus tard, une résidence de la maison royale de Windsor.

 

(A suivre)

 

Frédéric de Natal.

 



Les réactions

Avatar Rouvillain jean-françois

Bonsoir,
Je voulais vous dignaler une coquille sur votre très interessant document sur le Comte de Chambord,dont la date de naissance est le  29 Septembre et non le 29 décembre.
Cordialement

Le 02-01-2017 à 20:46:24

Réagir


CAPTCHA