Alors que le « Général hiver » surprend l’empereur de la République française en Russie et que les jours de l’empire semblent désormais comptés , qu’une nouvelle coalition de souverains européens s’est armée et s’est mise en route vers la France, les royalistes, membres des Chevaliers de la foi, s’activent. Contrairement aux autres régions où la police est particulièrement efficace contre les royalistes (arrestations, exécutions), celle du Sud-ouest offre un terrain plus favorable à une perspective de soulèvement.

 

Une première tentative a lieu le 16 et 17 février 1813 dans la ville de Rodez. Ferdinand de Bertier, qui dirige les chevaliers de la Foi et qui séjourne dans un château proche de cette ville de l’Aveyron, attend des renforts de Toulouse afin de déclencher une insurrection de l’intérieur. Les différents protagonistes, autour de lui , célèbrent déjà ce qui doit être une nouvelle Vendée. Mais à force de rumeurs en tout genre, la police est restée que le qui-vive. Les troupes ne viendront pas, préférant rebrousser chemin. L’opération suivante, planifiée sur Montauban, n’aura pas plus de succès. L’Empire est peut-être aux abois mais fait encore preuve d’une solide résistance alors que se dessine d’ici quelques mois la bataille des nations qui va plonger le Premier empire vers un lent mais certain déclin. Le mécontentement des Bordelais (comme le reste de la France) contre l’empereur a été particulièrement attisé par la récente augmentation des impôts et une conscription de plus en plus en plus jeune (les désertions se multiplient dans le Médoc, le bassin d’Arcachon et l’Entre-deux-mers).

 

A Bordeaux, les membres de la société des Chevaliers de la Foi se sont désormais rassemblés dans le secret. La ville est exsangue. Le blocus continental qui a été mis en place par Napoléon Ier a ruiné l’activité commerciale mise en place depuis des siècles avec le Royaume-Uni. Seules 9 raffineries sur 30, 6 corderies sur 11, une faïencerie sur 8… marchaient encore dans la région. Une sévère crise économique frappe toute la France depuis 1812.

 

On n’hésite pas à surnommer Napoléon Ier de tous les qualificatifs pour dénoncer le régime impérial. Et ce jusqu’au plus haut sommet de la ville. Le maire de Bordeaux, le comte Jean-Baptiste Lynch (1749-1835), parle ouvertement de soutenir le retour du roi. Une petite compagnie armée, la «Garde royale » s’est même constituée grâce à un hobereau provincial du nom de Jean Taffard de Saint-Germain. L’homme n’est pas un inconnu. C’est un des rouages de cette aventure qui va permettre à un prince de France d’entrer triomphalement dans l’ancienne capitale du duché de Guyenne. Cette Aquitaine dont les Plantagenets appréciaient le charme et la douceur de vivre. Il a déjà tenté d’ailleurs de faire évader le roi Charles IV et Ferdinand VII de la ville de Bayonne et de manière assez rocambolesque. C’est un intime du marquis Louis du Vergier de la Rochejaquelein, le frère des célèbres héros des guerres de Vendée, Henri et Augustin. Si on sait peu de choses de ce royaliste dont le nom sera évoqué dans les mémoires de la marquise de la Rochejaquelein, son rôle sera indéniable dans la reconquête du territoire par les royalistes. Il permet aux Chevaliers de la Foi de nouer des contacts directs avec le duc de Wellington et organise des rassemblements nocturnes pour la noblesse locale. Des Lur- Saluces aux du Barry en passant par les De Gombault. Louis XVIII, qui assume le titre en exil de roi de France, est averti des complots qui se mettent en place dans la région viticole.

 

Le duc Louis d’Angoulême, neveu du roi, est mandaté pour coordonner tous ces groupes. Il s’agit aussi pour la coalition de donner un symbole auquel les Français pourraient s’identifier. Dans les coulisses, après avoir songé au duc d’Orléans ou à l’impératrice Marie-Louise, l’ancien ministre des affaires étrangères Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord va rallier la branche aînée des Bourbons et en faire son cheval de bataille auprès de toutes les cours d’Europe.

 

La ville, telle une fourmilière, est infestée de royalistes particulièrement actifs. Il est vrai que depuis le début de la révolution et encore plus sous la Terreur, Bordeaux avait été peu réceptive aux agitations venues de Paris. La marquise Marie- Louise Victorien de Donissan de la Rochejaquelein n’avait pas manqué de le noter, évoquant le zèle des jeunes royalistes dans la région. Dès 1809-1810, des rapports faisaient également état d’une recrudescence de cette activité royaliste. Commerçant de son état et membre du réseau royaliste de l'Institut Philanthropique, Jacques-Sébastien Rollac, conspirait contre l’Empire. Il parvint à échapper néanmoins à une arrestation en 1813 alors que la gendarmerie impériale saisissait des lettres compromettantes aux codes fleuris. Elle ne pouvait soupçonner que Rollac mettait en place les seconds jalons de la future libération de la ville de Bordeaux. Ainsi, la duchesse d’Angoulême était appelée « vanille », le duc « indigo », le marquis de la Rochejaquelein « ma bonne mère »… etc.

Ferdinand de Bertier s’était rendu immédiatement dans la région afin de fédérer tout ce petit monde.

 

C’est en février 1814, le duc d’Angoulême débarque clandestinement à Saint-Sébastien (sous le nom de comte de Pradel). Taffard de Saint-Germain, qui a été nommé commissaire royal depuis 1813, a informé le prince que la Garde royale est désormais constituée de 12 compagnies d’une soixante d’hommes chacune, regroupées sous la houlette du chevalier François de Gombault. Le duc rejoint très rapidement Saint-Jean-de-Luz puis Urrugne où stationnent déjà les troupes anglo-portugaises de Wellington qui harcèle celles du maréchal Soult depuis l’Espagne.


Joseph Bonaparte, installé en Espagne par son frère en 1808, n’avait jamais réussi à s’imposer dans un pays qui n’avait pas plus accepté l’arrivée de ses français et ces quelques maréchaux ou généraux qui espéraient se tailler des principautés (comme le général Junot qui lorgnait la couronne , ni plus ni moins , du Portugal) sur lesquelles ils régneraient En 1813, le frère de l'empereur avait été contraint de fuir permettant aux anglo-portugais de se positionner à la frontière française. Alors que Taffard de Saint-Germain rencontrait secrètement le maire de Bordeaux, la ville se couvrait d'affiches appelant à la désobéissance civile et au retour des Bourbons. Les autorités impériales brillaient étrangement par leur inaction alors qu’elles savaient que M de Tauzia, adjoint au maire trempait dans le complot.

 

Orthez est à peine tombée, le 4 mars, que les royalistes demandent à Wellington d’investir la capitale de la Gironde, protégée à peine par quelques régiments commandés par le général Lhuillier de Hoff. Après quelques tergiversations, deux divisions d’infanterie britanniques se présentent au Sud de Bordeaux. Wellington a promis de livrer la ville à Angoulême mais il n'aura finalement à combattre. Le général Lhuillier de Hofff ne prendra pas la peine de résister et décidera de se replier manu militari au-delà de la Garonne, le fleuve qui borde Bordeaux vidée peu à peu de ses habitants qui redoutaient de violents combats.


Le 11 mars, Bordeaux est aux mains des royalistes. A Bazas, on a proclamé la restauration de la monarchie. Louis XVIII ne va pas tarder à revenir en France. Les premiers régiments entre à Bordeaux le matin du 12 mars et se positionnent entre les allées de Tourny et le cours des Chartrons non sans provoquer un certain émoi de la population restée dans la ville. A 9H30, les autorités municipales sont convoquées à la mairie. On négocie quel drapeau arborer. Les anglais montrent un certain agacement devant la volonté de la ville d’imposer le drapeau de la monarchie française puis cèdent. Lynch sera plus tard soupçonné de trahison. Ses origines irlandaises l’auraient naturellement poussé, du moins au début, à reconnaître l’autorité de sa majesté le roi Georges.

 

Puis c’est un prince Bourbon qui entre à 16 heures, sous les acclamations de la population bordelaise. Les habitants ont accroché, sorti les drapeaux fleuderlysés aux balcons. Le prince parcourt les rues de la ville pour se diriger vers la mairie, escorté par les royalistes. Sous les clameurs de « vive le roi » ou « vive Louis XVIII », Louis d’Angoulême est salué par un Jean-Baptiste Lynch (qui a remplacé son écharpe tricolore pour une plus blanche) qui lui remet immédiatement les clefs de la ville. Sur le fronton de la mairie, c’est le drapeau des lys qui flotte. Parmi l’assistance, un virulent opposant à l’Empire, l’archevêque de Bordeaux, Monseigneur Aviau du Bois de Sanzay. Un Te deum est celébré dans la cathédrale Pey-Berland et le lendemain, alors que « l'adorable prince » et son épouse sont au théâtre, on joue conjointement les hymnes «Vive Henri IV» et «God save the King». La prise de la ville de Bordeaux par les royalistes s’était rapidement répandue dans tout le pays. Les départements se soulèvent désormais contre celui qui était surnommé « l’ogre corse ». Le 4 avril 1814, Napoléon Ier signe son abdication. Le Sénat appelle Louis XVIII à monter sur le trône après un long exil de 23 ans.

 

En remerciement de leur soutien indéfectible à la monarchie, chaque homme de la garde royale reçut une distinction (créée le 5 juin 1814) et l’autorisation le porter le brassard de Bordeaux.


Constituée par une volumineuse écharpe de soie blanche et lisérée de vert (couleur des partisans du comte d’Artois, nomme Lieutenant-général du roi le 4 avril -d’où le surnom de « verdets »), on lui avait adjoint une médaille avec écusson portant l’inscription « Bordeaux, 12 mars 1814 ». Il faudra attendre le 10 février 1831 pour que le roi Louis-Philippe d’Orléans signe une ordonnance, abrogeant cette distinction.

 

Lynch sera brièvement nommé préfet de Gironde (mars 1814) puis fait pair de France durant la seconde restauration. Lors des 100 jours, ces 3 mois consacrant le second éphémère règne de Napoléon, Lynch avait dû fuir rapidement. L’Empereur ayant ordonné son arrestation. Il restera un fidèle des Bourbons jusqu’à leur chute en 1830.

 

C’est un an plus tard, le 6 mars, que le duc et la duchesse d’Angoulême devait revenir à Bordeaux qui lui fit un accueil triomphal. Ironie de l’histoire, c’est ici que Louis-Antoine d’Artois avait appris le retour de Napoléon. Laissant son épouse, la fille de l’infortuné Louis XVI, derrière lui et qui tentait de galvaniser les Bordelais à faire preuve de résistance, le prince était parti à Nîmes constituer une nouvelle armée face aux nombreux régiments qui se ralliaient les uns après les autres à l'Aigle.

 

Par son attitude, Bordeaux avait achevé de convaincre que les Bourbons étaient bel et bien l’alternative souhaitée par les français. Louis XVIII ne l’avait pas oublié. Lors de la naissance d’Henri d’Artois en 1820, l’enfant du miracle, Louis XVIII devait le titrer duc de Bordeaux. N'avait-il pas déclaré : « il aurait manqué quelque chose à ma joie, si l'enfant que la Providence m'a donné n'eût rappelé par son nom l'événement le plus heureux de ma vie : le 12 mars ! (…) ».

La ville recevait ainsi les honneurs de la monarchie Bourbon pour avoir été la première ville de France à avoir contribué à la restauration de la monarchie légitime.

 

Frédéric de Natal

 

Photos : La famille royale, entrée du duc d'Angoulême à Bordeaux, Jean-Baptiste Lynch, distinction du Brassard de Bordeaux, Henri d'Artois jeune duc de Bordeaux