Charles X aurait-il pu sauvegarder son trône lors des "Trois Glorieuses" ?

Avec la mise en place de la Charte constitutionnelle à l’avènement de Louis XVIII, la monarchie française expérimente un parlementarisme teinté de cette sensibilité toute britannique. Droit de pétition, d’amendement, responsabilité du gouvernement devant les Chambres..., la Charte octroie néanmoins le pouvoir exécutif au roi qui peut décider de la dissolution de la chambre comme de la nomination du gouvernement.

 

La prise d’Alger en juillet 1830 ne passionne pas la France qui n’applaudit pas ce succès militaire que revendique Charles X. Comptant sur cette victoire extérieure pour affaiblir son opposition et contenter ses partisans les plus ultras, qui avaient vu dans la conquête des côtes barbaresques une nouvelle croisade, le descendant de Saint-Louis doit cependant déchanter. Devant les députés, il avait prononcé en mars de la même année, un discours au ton menaçant, accusant l’opposition libérale de basses manœuvres pour affaiblir la monarchie. Le Président de la Chambre, le vicomte de Martignac, avait été désavoué par le Roi qui ne croyait plus en sa politique. Car si Louis XVIII avait joué le jeu de la royauté constitutionnelle, Charles X qui avait prêté serment sur la Charte, se considérait également comme un roi thaumaturge dont la mission était avant tout politico-religieuse. Le frère de Louis XVI se refusait d’être l’otage d’une bourgeoisie naissante qui réclamait, déjà, un certain partage du pouvoir et qui entendait réduire considérablement ceux du roi. Or, l’idée même d’être un souverain à l’anglaise répugnait Charles X.

 

Le décret qui avait nommé le prince de Polignac, le 8 août 1829, comme ministre des affaires étrangères avait été accueilli dans la crispation par le parlement. Les deux hommes s’appréciaient, se connaissaient (il est le fils de l’amie intime de la reine Marie-Antoinette) et Charles X n’hésitait pas à l’appeler par son prénom, Jules. Royaliste convaincu, catholique exalté, de Polignac était aussi un mystique qui se flattait de communiquer avec Dieu lui-même lors de ses prières quotidiennes. Puis en novembre, le roi décide de le nommer Président du conseil. Son gouvernement à peine constitué, fut l’objet de vives critiques notamment avec la nomination du maréchal de Bourmont comme ministre de la Guerre. Ce dernier étant aussi la bête noire des bonapartistes qui le rendaient responsable de la défaite de Waterloo, en 1815.

 

Deux conceptions de la monarchie allaient bientôt s’affronter tant au parlement que dans la rue.

 

Charles X dissout subitement l’assemblée dans l’espoir que le prochain vote se fasse en faveur des ultraroyalistes. Mais à la surprise générale, ce sont les Libéraux qui reviennent de nouveau au pouvoir lors des élections du 23 juin et 19 juillet suivant. Le pays vient de désavouer le roi. Pire, lors d’une fête organisée par son cousin, Louis-Philippe d’Orléans, en l’honneur du roi et de la reine de Naples, Charles X est conspué alors qu’il apparaît avec le duc au balcon du Palais-royal. La troupe doit intervenir afin d’éviter que cette manifestation ne dégénère en émeute. Il est d’ailleurs fort improbable, à ce moment-là et en dépit de certaines légendes tenaces, que cette manifestation ait été organisée par le duc d’Orléans lui-même. En effet, Charles X était intervenu récemment auprès du dernier prince de Bourbon-condé afin que celui-ci lègue sa fortune à son petit-neveu et filleul, le duc d’Aumale, dernier fils de Louis-Philippe.

 

Sur les conseils du comte de Polignac et selon l’article 14 de la Charte (« Le roi est le chef suprême de l’état »), Charles X rédigea 4 ordonnances. La dissolution de la chambre fut prononcée et fixa de nouvelles élections, la liberté de presse abolie et le cens électoral réformé afin d’empêcher la bourgeoisie de participer au scrutin. Charles X a le soutien de l’armée qui encore 3 ans auparavant avait manifesté son attachement à la monarchie dans les villes d’Arras, de Beauvais, Lille… toutes pavoisées de drapeaux blancs aux fleurs de lys, symbole de la Restauration. Le duc de Mortemart n’avait-il pas déclaré à cette occasion, « qu’avec de pareilles troupes, le roi était maître chez lui ».

 

Pourtant et alors que la France de la Restauration profitait d’une florissante économie, le fossé se creusait entre le roi et la capitale. Charles X refusait de le reconnaître et balayait tout avertissement du genre, fort de ce bon droit que lui octroyait la Charte. De Polignac faisait lui-même preuve d’un excès d’optimisme en affirmant que Paris était bien protégée par ses 15 000 hommes et refusait la proposition de Bourmont, de rapatrier quelques troupes d’Alger. Que pouvait donc craindre la monarchie qui avait le soutien des campagnes face à une seule capitale turbulente ?

 

Le 26 juillet 1830, les rues de Paris sont envahies par quelques groupes qui crient « Vive la Charte, à bas les Bourbons ». Le commandement des forces de l’ordre est confié au Maréchal de Marmont, qui ne soutient pourtant pas la promulgation des ordonnances. Les points névralgiques de la ville sont sécurisés et les échauffourées qui éclatent restent sans gravité. Charles X est alors serein bien que le palais vit dans la crainte de revivre les événements de 1792. Marmont fait même retourner ses troupes dans ses casernes, le soir. Mais au petit matin, les carbonaris, profitant de l’absence des militaires, érigent des barricades, coupent les arbres, dépavent les chaussées. Rejoint par le peuple de Paris, les insurgés s’emparent de l’Arsenal avant d’occuper l’hôtel de ville et d’y faire flotter un drapeau tricolore sur l’une de ses tours. Marmont avertit le roi par cette formule qui n’est pas sans rappeler celle que Louis XVI avait entendu, le matin de son réveil du 14 juillet 1789 : « (…) Sire, ce n’est plus une émeute, c’est une révolution ! ». Il fait 35° ce 27 juillet; c’est désormais l’état de siège.

 

Marmont réussit à reconquérir l’hôtel de ville. Les députés tentent une conciliation auprès de Polignac qui refuse les recevoir. Tout au long de ces 3 journées, que l’histoire va retenir sous le nom des "Trois glorieuses", Charles X va subir les événements qui vont se succéder. Il refuse toujours de retirer les ordonnances, demeure impavide alors que des unités font défection en faveur des insurgés. Les 10 000 hommes qui demeurent encore fidèles à la monarchie, ont désormais le sentiment que le commandement n’arrive plus à endiguer l’insurrection qui tient l’Est et le Centre de la ville. Pire, la famille royale s’est aperçue qu’en quittant dans la précipitation le palais des Tuileries, elle a oublié de prendre le trésor royal. Réfugiée à Saint-Cloud, elle est sans ressources si elle doit quitter le royaume. Enfin, le roi s’agace prodigieusement de sa bru, la duchesse Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, habillée en costume de chasse, 2 pistolets à la ceinture, qui menace d’organiser la résistance alors que le Palais-Bourbon vient de tomber entre les mains des révolutionnaires. Les Tuileries ne vont pas tarder à succomber aux assauts de la foule en colère. Le palais est saccagé. L’ancien ministre Talleyrand qui observe alors les mouvements depuis son hôtel , sort sa montre de gousset et déclare à son secrétaire : « veuillez noter qu’à midi cinq, la branche aînée a cessé de régner ».

 

On tente en vain de sauver ce qui peut l’être encore. On appelle le libéral duc de Mortemart au pouvoir, qui pris par l’émotion déclare : « Que le roi ordonne, je tenterai tout ce qu’il voudra ! ». Et d’abroger immédiatement toutes les mesures prises depuis le 25 juillet, de convoquer les députés pour le 3 août. Le marquis de Lafayette a repris le commandement de la garde nationale et le député Adolphe Thiers fait placarder à travers la ville, des affiches favorables au duc d’Orléans. Ce dernier qui s’était éloigné des émeutes, avait affirmé à un fidèle de Charles X, « qu’il ne prendrait jamais une couronne qui ne lui reviendrait pas de droit ». Tout s’accélère brutalement. Charles X confie la Lieutenance-générale à son cousin le 31 juillet mais celui-ci contre toute attente refuse une première fois. Le 2 août, c’est un Charles X acculé qui se résout à abdiquer et tend la plume à son fils, le duc d’Angoulême. Hésitant, celui-ci finit par signer également l’acte d’abdication. Ces quelques minutes de tergiversations auront suffi à faire du fils de Charles X, un roi de France. L’un des règnes les plus courts de notre histoire.

 

Une question se pose alors : Charles X aurait-il pu conserver son trône ?

 

Militairement, le rapport des forces étaient indubitablement en faveur du souverain. En faisant intervenir la cavalerie qui lui était fidèle, Charles X aurait pu balayer les émeutiers dès les premières heures de l’insurrection. Lors de l’abdication de son père, Louis XIX aurait pu décider de ne pas tenir compte des décisions de son père et promulguer leurs abrogations. Les révolutionnaires étaient loin d’être acquis à ce moment là à des idées républicaines ou aux manipulations de certains partisans du duc d’Orléans qui souhaitaient réaliser les ambitions royales de cette maison malgré elle. Le Général Maison, pourtant fait chevalier de Saint-Louis, fut d’ailleurs l’instigateur d’un mensonge quand il affirma à Charles X le 2 août qu’une troupe de 30 000 hommes marchait vers le château de Rambouillet. En fait, à peine 1000 insurgés qui n’auraient pas fait le poids face aux 12 000 soldats qui protégeaient la famille royale. Charles X, impressionné, se refusa à faire donner la troupe. Et c’étaient sans compter les unités des camps de Saint-Omer et de Lunéville, une partie du corps expéditionnaire d’Alger en court de rapatriement qui auraient pu se joindre à une contre-révolution ou encore les provinces de l’Ouest de la France qui lui demeuraient fidèles. Même dans les territoires d’Outre-mer, notamment l’île de la Réunion, on devait encore résister longtemps à la future monarchie de Juillet.

 

De guerre lasse, Charles X rejeta la proposition de Marmont de regrouper sur la Loire, les troupes royales. Comme il le confia à René de Chateaubriand plus tard, le monarque ne souhaitait pas faire couler le sang plus longtemps ni plonger le pays dans une guerre civile (seules quelques villes de province se soulevèrent comme à Nantes qui arbora timidement le drapeau tricolore). Politiquement, les députés même les plus libéraux, refusaient une république qui aurait menacé la stabilité du pays et on se méfiait du duc d’Orléans tout comme de ces Bonapartistes qui complotaient pour restaurer l’Aiglon, Napoléon II. Il était donc bien question de conserver le roi en place et non de le détrôner lors de ces journées révolutionnaires. Mais Mortemart aura du mal à s’imposer et fera preuve d’une certaine faiblesse d’autant que lorsqu’il soumet une proposition d’amnistie des insurgés à Charles X, ce dernier refuse de la signer. Certains parlementaires avaient proposé d’escorter le roi vers le Palais –Bourbon mais le frère de Louis XVI avait encore en mémoire ces journées d’octobre 1789 qui avaient emprisonné le « boulanger, la boulangère et le petit mitron « dans leur palais. Décision avait donc été donnée par le roi de confier la régence au duc d’Orléans en faveur de son petit-fils, le désormais roi Henri V de France. Comme en témoignera la lettre adressée au prince Louis-Philippe avec les actes d’abdication du roi et de son fils, le duc d’Angoulême.

 

Le 9 août suivant, au cours d’une cérémonie organisée au Palais-Bourbon, le duc d’Orléans jurait sur une Charte modifiée et acceptait de ceindre une couronne de France vacante. Le baiser du Marquis de Lafayette à Louis-Philippe avait achevé de consacrer une nouvelle dynastie sur ce trône qu’elle convoitait depuis le règne de Louis XIII.

 

Le principe monarchique une fois sauvé en dépit des demandes du roi de faire reconnaître le jeune duc de Bordeaux dans ses droits régaliens , le cortège funèbre de la légitimité n’avait plus qu’à prendre le chemin de l’exil. Tout au long de son parcours qui devait le mener vers le port de Cherbourg où l’attendait un navire, Charles X fut acclamé. Le roi avait manqué son rendez-vous avec l’histoire et ses multiples atermoiements et hésitations au nom de l’unité nationale, ne lui avait pas permis de sauvegarder un trône pour lequel il avait eu toutes les cartes en main lors de ces journées dites des "Trois glorieuses".

 

Frédéric de Natal.

 

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