Louis XIX, duc d’Angoulême et comte de Marnes.

« Louis, duc d’Angoulême, plus tard comte de Marnes, est sans doute un des Bourbons les moins connus. Il me fait un peu penser à Saint Joseph : homme bon et discret, désigné très tôt pour épouser une femme dont le destin lui échappe. Tous deux sont donc passés à la postérité comme des hommes insignifiants alors que la modicité de leur position en a fait de très grands hommes (..) ». C’est ainsi qu’Emmanuelle de Dampierre, duchesse de Ségovie, décrivait dans le numéro de Racines de juin 1994, celui que l’histoire a retenu comme l’un des règnes les plus éphémères de France.

Louis-Antoine d’Artois est né le 6 août 1775 au château de Versailles. Fils aîné de Charles-Philippe d’Artois et de Marie-Thérèse de Savoie, le mariage de ses parents a été avant tout politique. Louis XV souhaitant resserrer ses liens avec la maison de Savoie, il appartenait au comte d’Artois, son dernier petit-fils, de remplir les devoirs liés à sa charge. Le mariage ne conviendra à aucun deux et nul ne sait si le 16 novembre 1773, prononçant ses vœux, le comte ne songea pas à Mademoiselle de Condé, sa cousine dont il était épris. Quant à la princesse de Savoie, les fastes de la cour de Versailles l’écrasèrent rapidement. Piètre danseuse, elle souffrira des multiples infidélités de son époux qui tenait plus du « Vert galant » que du mari fidèle. La naissance de leurs fils donna au couple un certain regain de popularité dans une monarchie où le roi peinait à donner lui-même un héritier au trône. Louis –Antoine, baptisé dès sa naissance, aura d’ailleurs pour parrain et marraine, Louis XVI et Marie-Antoinette d’Autriche.

Dans ses langes, le jeune prince titré duc d’Angoulême portait en lui les espoirs de la dynastie et les ambitions de son père. Son éducation comme celle de son frère à venir, Charles-Ferdinand né en 1778, seront confiés au marquis de Sérent, un ancien militaire qui prend soin d’éloigner ses pupilles de la frivolité ambiante de la cour ou de la pression du protocole. Lorsque la révolution française éclate, le duc commence son adolescence. Il a 14 ans. Il doit fuir, émigrer pour échapper à la vindicte populaire. Son père a bien tenté de persuader son frère, le roi, de faire arrêter quelques personnes mais les tergiversations de Louis XVI et la prise de la Bastille ont convaincu le comte d’Artois de la chute imminente de la monarchie. Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1789, la famille du comte d’Artois prend place dans une berline. Direction les états allemands puis ceux de son beau-père en Sardaigne. Une réunion de famille dans la crispation. Louis découvrant une tante autrefois joufflue, maigre et édentée, des cousins au physique ingrat, une atmosphère de cour plus libérale qu’à Versailles. A Turin, la noblesse piémontaise s’offusque même de l’allure trop galante de ces exilés qui ne semblent pas mesurer la gravité des événements.

L’argent commence à manquer. Le comte d’Artois est obligé de mettre des bijoux en gage. Il entend continuer à assurer le train de vie de sa famille et financer une armée qui permettra la restauration de la monarchie dans ses droits alors que celle-ci n’a plus que quelques années à vivre. C’est en exil que le duc d’Angoulême prend toute la dimension de sa condition. En 1795, il 20 ans et une envie de tirer sabre au clair. Il est prince et Bourbon. Son oncle, le comte de Provence est désormais un souverain de jure sous le nom de Louis XVIII. Son père accepte qu’il participe à un débarquement, en Vendée. Ce sera un échec. Louis-Antoine cantonné avec une armée d’émigrés sur l’île d’Yeu n’arriva pas à débarquer sur les côtes françaises. Il ne renonce pas pour autant. Au printemps 1797, il rejoint l’armée du prince de Condé où officie déjà son frère, le duc de Berry. Il espère jouer un rôle d’importance. Une nouvelle fois, la déception sera au rendez-vous. L’Autriche recule devant les campagnes foudroyantes de ce Buonaparte, la république française s’est débarrassée des sans-culottes extrémistes et nul ne songe à restaurer la monarchie. Le traité de Campo-Formio expulse même le prince de Coblence et avec Louis XVIII, ils se réfugièrent en Courlande russe.

C’est à Mittau, qu’il va épouser l’orpheline du Temple, Marie-Thérèse de Bourbon. Leur mariage avait été prévu de longue date mais la révolution française avait retardé la cérémonie. Désormais libérée de la prison où elle résidait, échangée contre des prisonniers, la fille de Louis XVI pouvait convoler en juste noces avec le fils de son oncle. Le mariage était empreint d’un certain symbolisme désuet en ce 10 juin 1799. Le cardinal de Montmorency-Laval unira ces fiancés d'une ’Europe en pleine ébullition. La princesse n’est pas impressionnée par le physique de son cousin, plutôt de taille moyenne, timide mais qui se révélera être un mari des plus amoureux, tendre qui écrivait déjà en exil des lettres passionnées à celle qu’il surnommait affectueusement, sa « chère Gioia ». De ce bonheur qui ne s’éteindra qu’à la mort du duc d’Angoulême, seul manquera la naissance d’un enfant. Si nul ne sait de quel côté se trouvait l’infertilité, la duchesse vivra mal toute sa vie, le fait de ne pouvoir assurer la lignée des Bourbons, elle qui était la dernière fille vivante de Louis XVI.

C’est Louis XVIII qui va leur assurer une confortable rente financière. A la république succède le Consulat, lui-même remplacé par l’Empire. Buoanaparte est devenu Napoléon Ier. Louis-Antoine n’a pas renoncé aux armes contre la république. En 1800, il rejoint de nouveau l’armée du prince de Condé et sa témérité et intrépidité sur le champ de bataille contraste avec sa timidité naturelle lorsqu’il est avec son épouse. Les relations entre la France et la Russie s’étant réchauffées et bien qu’ayant la révolution en horreur, le Tsar Paul Ier avait décidé de faire la paix avec le Consulat. Il fallait de nouveau s’exiler dans les états de Westphalie et de rentrer la lame dans son fourreau. Marie –Thérèse séjournait en Pologne, il se hâta de la retrouver. Son frère cadet, après la dissolution de l’armée d’émigrés, avait rejoint leur père à Londres.

Deux ans après le décès de sa mère, c’est encore l’exil. En décembre 1807, Le Tsar Alexandre Ier (fils du précédent) s’est rapproché également de Napoléon Ier et la présence de la famille royale était devenue un poids trop lourd pour les nouvelles relations diplomatiques des deux empires. Ce sera Londres, le manoir d’Hartwell. Entre fêtes et chasses diverses, les amours contrariés de son frère avec Amy Brown, on patiente, on attend que chancelle l’étoile de ce corse usurpateur qui a eu l’outrecuidance de refuser un poste de connétable en échange d’une restauration de la monarchie.

L’Empire vacille en 1813. Louis-Antoine va participer activement à la campagne de reconquête du royaume. Pour le duc d’Angoulême, ce sera le sud de la France au côté des britanniques. La partie est loin d’être gagnée car la France a oublié jusqu’au visage de ces Bourbons qui proclament déjà, en 1814, la déchéance de l’Empereur de la république française. Le duc d’Angoulême entre triomphalement dans Bordeaux qui a ouvert ses portes au prince. Apprenant l’abdication de Napoléon Ier en avril 1814, il s’écrie : « Dieu soit loué, le sang français ne coulera plus ». La douceur de vivre de la ville permet au duc et la duchesse de retrouver les joies saines d’un simple couple. On se presse autour du duc mais certainement plus pour son épouse. C’est encore ici qu’ils apprendront le débarquement en mars 1815 de Napoléon Ier. Sa femme assurera avec vigueur la résistance à Bordeaux alors que son époux est chargé comme Lieutenant-général de sécuriser le Midi. Le prince est parmi ses soldats, passe du temps avec eux et ne démérite pas sur le champ de bataille. Mais il devra rendre les armes à Sète et sera exilé vers l’Espagne. Napoléon, qui faisait peu de cas des Bourbons, sera impressionné par ce couple royal. De la duchesse dont il disait « qu’elle était le seul homme de cette famille », de son mari il dira « qu’il y’avait toujours eu de la chevalerie dans ces races royales ». La restauration de l’Empire ne durera que 100 jours et malgré une seconde abdication, il ne survit pas à son fondateur ni à son fils, qui régnera que 15 jours sur cette France qui rappelle les Bourbons sur le trône sous la surveillance d’une coalition de pays étrangers.

Fervent partisan de la charte constitutionnelle dont il a participé à la rédaction, il s’attire les foudres des ultraroyalistes « qui n’ont rien appris, ni rien oublié ». Ne souhaitant pas entrer en conflit avec son père, il se réfugie dans le silence. Il refuse la dissidence, il ne se mêle pas de politique. Cet héritier présomptif au trône va retrouver l’exaltation des combats. En Espagne, le roi Ferdinand VII a dû, malgré lui, accepter une constitution libérale. Il est quasiment prisonnier dans son palais. La Sainte Alliance réclame que la France intervienne. Dans les chambres, ultraroyalistes et libéraux s’affrontent. Le roi Louis XVIII tranche. Ce sera l’intervention. Le duc d’Angoulême conduira les troupes. Loin d’être un stratège militaire, on lui adjoint deux maréchaux de l’Empire défunt. Le 7 avril 1822, Louis-Antoine est sur la route de Madrid. Les Cortès pris de panique transfèrent le roi vers Séville puis Cadix. Le fort du Trocadéro qui défend cette ville sera enlevée à la force des baïonnettes et Ferdinand VII restauré dans ses pouvoirs régaliens. Le duc d’Angoulême lui conseille le pardon, Ferdinand VII de répondre par des violentes représailles. Pour le prince héritier, c’est un autre triomphe inattendu à Paris.

Avec la mort de Louis XVIII en 1824, Louis-Antoine occupe la position de dauphin. Son épouse a reporté tout son amour sur le fils du duc de Berry, tombé 4 ans plus tôt sous les coups d’un assassin. Louis-Antoine a été mortifié par l’acte. Son frère cadet tué, la lignée des Bourbons place ses espoirs dans la naissance à venir du futur Henri Dieudonné. Charles X couronné, le prince suit fidèlement son père au point d’émouvoir René de Chateaubriand dans ses mémoires. Profondément chrétien, il évite en public de manifester ses émotions, se montre, participe à quelques mondanités. Son attitude est si réservée que la duchesse d’Abrantès dira du prince : « ce n’est pas un prince, c’est encore moins un homme, ce n’est rien .C’est une enveloppe humaine, voilà tout ! »

En juillet 1830, il approuve les actions de son père et soutient la signature des ordonnances. Le prince n’a pas changé, il ne fait que soutenir ce que la charte constitutionnelle légalement octroie au souverain. C’est l’émeute. Chaque mouvement, chaque parti tente de s’imposer, des républicains aux libéraux, des bonapartistes aux partisans du duc d’Orléans que l’on soupçonne de comploter. Pour le prince, ces conspirations importent peu. C’est la monarchie qu’il faut de nouveau sauver. Il est trop tard. Les drapeaux tricolores ont fait leurs apparitions dans Paris alors que la dynastie s’est réfugiée au château de Rambouillet. Les esprits s’échauffent. Devant un maréchal de Marmont qui lui reproche sa mollesse face aux émeutiers, le duc est pris d’une violente colère et menace de trucider le maréchal puis se calme à l’apparition du roi. Charles X va signer son acte d’abdication. Il tend la plume à son fils. Ce dernier hésite, la résistance est possible, son père s’impatiente. Pour l’ancien comte d’Artois, une abdication de son fils aîné permettrait l’union autour du jeune Henri, duc de Bordeaux. Louis-Antoine tergiverse puis finalement décide de signer. 20 minutes se sont écoulées entre sa signature et celle de son père.

Il a été roi de France sous le nom de Louis XIX. Un des règnes les plus courts de notre histoire.

De cette journée, le duc affirmera qu’il avait été de son intention de donner sa couronne au duc de Bordeaux et même bien avant cela, n’avait-il pas déjà songé à confier l’avenir de sa famille sur la tête de cet enfant.

L’exil de nouveau. Encore une fois, la famille royale part vers l’Ecosse et s’installe au château d’Holyrood. L’Autriche, Prague, le duc d’Angoulême, vieilli et amaigri, suit le cortège funéraire de la monarchie française qui enterre bientôt, le 6 novembre 1836, Charles X. Ayant pris le titre de courtoisie de comte de Marnes, Louis-Antoine s’empresse d’écrire à l’Empereur Ferdinand Ier pour lui assurer qu’il « exercera comme un devoir sacré, son héritage ». Ce n’est pas du goût de tous les légitimistes qui se pressent autour de la dépouille du comte d’Artois. Pour le nouveau prétendant au trône, cette succession lui paraît naturelle. Il n’usurpe en rien les droits de son neveu mais se veut soucieux de « maintenir intact le principe de la légitimité qui exige le respect de l’ordre de succession monarchique ». Et ses partisans d’écarter cette coterie qui lui contesterait ses droits. "Je prends le titre de roi, bien résolu à ne faire usage du pouvoir qu'il me donne que pendant la durée des malheurs de la France, et à remettre à mon neveu, le duc de Bordeaux, la couronne le jour où, par la grâce de Dieu, la monarchie légitime sera rétablie" écrit-il pour se justifier.

Louis-Antoine n’entend pas tenter de renverser le régime du roi Louis-Philippe Ier. Il s’en remettra à la sainte providence. Parmi les légitimistes, on regrette cette passivité. Louis XIX règne sur une petite cour en exil qui a gardé les usages du palais des Tuileries. L’Autriche lui donne du « Sa Majesté » quand elle le reçoit officiellement. Le roi des Français est irrité de cette attitude et interdit aux souverains étrangers de lui appliquer le moindre protocole royal. Le chancelier Metternich se garde bien de lui donner plus. Il fonde lui-même ses espoirs sur le futur Henri V.

A la mi-janvier 1844, à Göritz, l’état de santé du comte de Marnes s’aggrave. Quelques semaines de répit, le prince commence à perdre la vue, on lui pronostique une « désorganisation squirreuse ». Il ne peut plus lire ses journaux, on lui administre des narcotiques pour le soulager.

Au cours d’une agonie de deux jours, Louis XIX s’éteint dans la nuit du 31 mai au 1er juin. Sa dépouille, habillée d’un costume civil, sera exposée dans une chapelle ardente puis emmenée dans la crypte de Castagnavizza (ou Kostanjevica) où il demeure encore aujourd’hui au côté de son père, attendant son retour définitif dans la seule basilique dévolue à son rang, celle des rois à Saint-Denis.

Frédéric de Natal.

 

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