Les chevaliers de la Foi, une société secrète sous la Restauration.

Lorsqu’il fonde la société des chevaliers de la Foi, le comte Anne Ferdinand Louis de Bertier de Sauvigny ne sait pas encore qu’il vient de poser les premiers jalons d’un combat qui va permettre à Louis XVIII de revenir vers le trône ni que son mouvement va influer sur toute la vie politique de la Restauration. Nous sommes en 1810, l’empire est à son apogée et Napoléon Ier vient de convoler en secondes noces avec la petit- nièce de la reine Marie-Antoinette d’Autriche.

Le comte de Bertier de Sauvigny est né le 13 mai 1782. Fils d’un intendant qui sera massacré le 22 juillet 1789 par les révolutionnaires, il émigre avec sa famille dès 1791. La monarchie de Louis XVI chute un an après. Le bouillonnant jeune aristocrate s’engage, dès son adolescence, dans l’armée du duc de Condé où il fera ses premiers faits d’armes. Avec la chute de Robespierre en 1794, il décide de revenir en France. Le Directoire, qui a succédé à la Terreur, craint les complots de cette noblesse qui se veut d'ors et déjà revancharde. La République est encore auréolée du souvenir sanglant de cette guerre avec les vendéens et de celle avec les chouans bretons et souhaitent à présent ancrer sa stabilité dans cette Europe des rois. Le comte préfère l’ombre à l’action directe. Il hésite. Il songe à créer d’abord un ordre laïc de chevaliers dans le même style que celui de Saint-Jean de Jérusalem dont les livres l’ont inspiré dans son enfance. Finalement, ce sera celui de la société des chevaliers de la Foi qui va prendre son essor sous l'Empire, proclamé en 1804 par Bonaparte.

Exclusivement composée de nobles (exceptées quelques personnes issues de la société civile à Paris et Toulouse), cette société se caractérise par une hiérarchie secrète, dominée par un grand conseil supérieur de 9 membres et des comités appelés "Bannières". Mais pas un des membres dirigeants ne se connaît et chacun doit se consacrer à des activités de charité avec pour seul objectif, de se préparer militairement à soulever le peuple contre « l’ogre corse ». Leur organisation ressemble d’ailleurs à tout point de vues à celle que l’on trouve dans la franc-maçonnerie de l’époque et devient l’un des tous premiers partis politiques royalistes sous l’Empire. Parmi ses membres les plus influents, le comte de Villèle (1773-1854). Un soutien de poids. A la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’empire. Ce fonctionnaire impérial est aussi un royaliste convaincu qui bénéficie de l’appui des colons des Mascareignes. Ces derniers, comme ceux des lointaines Antilles, n’avaient pas hésité à ouvrir leurs ports aux anglais en échange du maintien de l’esclavage sur leurs îles. Napoléon Ier, alors Premier consul, avait vite compris le pouvoir de nuisance de ces colons et s’était empressé de leur garantir de nouveau leurs droits après que la république les eut abolis. Il n’est pas le seul. On y trouve encore le prince Jules de Polignac (1780-1847), le duc de Clermont-Tonnerre , le comte Joseph-Claude de Clermont-Mont-Saint-Jean (1782-1846), le chevalier Louis du Vergier, marquis de La Rochejaquelein (1777-1815), ou encore Louis Joseph Alexis de Noailles, comte de Noailles (1783-1835, futur député de l’Oise et du Rhône de 1815 à 1824, puis de Corrèze entre 1824 et 1831)...

Aidé de son frère Bégnine-Louis, le comte Bertier de Sauvigny, exigent que les chevaliers de la Foi soient au service de l’église, associant trône et autel. Mais comme toute société secrète, ses membres ne gardent aucune trace de leurs échanges qui ne leurs parviennent qu’oralement. Leur système est si bien rôdé qu’il dépassera en efficacité le courrier impérial. Il tente de rassembler tous les mouvements de résistance royaliste sous son aile et la propagande visant à réhabiliter les princes Bourbons commencent doucement à imprégner les esprits français, fatigués des excès de l’empire et des guerres qui les accompagnent.

Ce n’est qu’en 1812 que le futur Louis XVIII apprend l’existence de cette société secrète. Le comte de Noailles, craignant une arrestation imminente, a décidé d’immigrer à Londres. Il a averti le comte de Provence qu’un soulèvement est en préparation. Bertier de Sauvigny s’active en ce sens. En 1813, il se rend à Bordeaux pour fédérer 3 organisations monarchistes (l'ex-Institut philanthropique, la Garde royale de Saint Germain et la Bannière de Bordeaux). La ville est connue pour ses sympathies royalistes et se plaint constamment des dégâts que lui occasionne le blocus continental. Le commerce viticole autrefois florissant est en chute et le port ne peut se satisfaire du seul commerce des esclaves. La haute bourgeoisie de Bordeaux est acquise aux Bourbons.

Début octobre 1813, Louis XVIII écrit aux chevaliers : "Le temps de se montrer plus efficacement est arrivé". C'est l'ordre d'insurrection tant attendu.Le 9, le conseil supérieur des chevaliers de la Foi se réunit chez Mathieu de Montmorency et prépare les plans d’un nouveau débarquement royaliste en Bretagne et une insurrection alliée à l’intérieur du pays. On remet les plans à un agent mais ce dernier se fera arrêter avant même d’embarquer pour Londres. Un deuxième plan est alors vite mis en place et les chevaliers décident d’organiser la révolte depuis la ville de Rodez. Le maire de Bordeaux, Jean Baptiste Lynch prend contact avec le mouvement de la Bannière Bordelaise et avec 3 conseillers municipaux, prêtent serment à la cocarde blanche.

L’empire écrit dès lors les derniers lignes du premier chapitre de son existence.

Bordeaux vient de basculer dans les rangs du complot et de la rébellion monarchiste. Rodez devient la capitale de l’insurrection intérieure. 200 chevaliers investissent la ville et les châteaux aux alentours. Des renforts se mettent en marche dans la nuit du 16 au 17 février 1814 mais les bonapartistes qui ont eu vent du soulèvement réagissent tout aussi rapidement. La 6ème coalition, composée de 1 200 000 soldats russes, prussiens, autrichiens et britanniques, est alors entrée en France, tenant en étau l’arme impériale. Les chevaliers organisent des manifestations de soutiens aux Bourbons comme à Troyes lors de l’arrivée des prussiens ou encore à Dijon, où on distribue des cocardes blanches. A Bordeaux, le 12 mars, ils font ouvrir les portes au duc d’Angoulême Louis Antoine de Bourbon, accueilli en véritable héros. Lynch se précipite devant le prince et dans l’émotion, crie « vive le roi ». Bordeaux fait immédiatement détruire tous les symboles impériaux et les remplace par des Lys. La garde nationale se voit même affublée des cocardes blanches. Un « Te Deum » est prononcé par l'archevêque de l'époque à Bordeaux, Aviau du Bois de Sanzay. Louis XVIII qui se rappellera de ces manifestations de ferveur lors de la naissance d’Henri d’Artois, attribuera en remerciement le titre de « duc de Bordeaux « au petit-fils de Charles X.

Mais la tâche est encore loin d’être terminée. Le retour du roi Louis XVIII est l’objet d’âpres discussions. Les autrichiens et le russes ne souhaitent pas le retour des Bourbons et il faut encore calmer les ardeurs patriotiques de certains royalistes qui entendent résister à ce nouvel occupant comme le général chouan Louis de Sol de Grisolles (1761-1836) qui empêchera les prussiens d’occuper la Bretagne. Chez les coalisés, chacun y verrait bien un de ses princes s’installer sur le trône de l’aigle. L'Autriche souhaitait d'ailleurs que Napoléon II fusse proclamé Roi de France. C’est Alexis de Noailles, soutenu par Londres, qui est chargé de faire fléchir le Tsar Alexandre Ier et de tenter d’obtenir l’aide de l’ancien ministre de Napoléon, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Et bien que ce prêtre défroqué attire peu la sympathie, il est devenu le personnage incontournable de la Restauration. Ce dernier prendra toutes les précautions pour rester le plus indépendant possible de ces chevaliers dont il se méfie néanmoins.

Car contrairement à la province, les chevaliers ont peu de pouvoirs à Paris. Lors de la fuite de l’impératrice Marie-Louise d’Autriche, ils tenteront, le 31 mars 1814, de provoquer un soulèvement mais sans succès. Contrairement à Toulouse, le 12 avril, où ils chassent les derniers bonapartistes. Les premiers épisodes de la Terreur Blanche. Les chevaliers se réorganisent en 9 bataillons et vont former le gros des troupes ultraroyalistes acquises au comte d’Artois, les futurs Verdets (du nom de la livrée du futur Charles X). A défaut de pouvoir restaurer les principes de l’Ancien régime et s’opposer à la Charte de 1814, on exécute les opposants à la monarchie comme le Maréchal Brune à Avignon en 1815, ou bien l’ancien procureur impérial Antoine Bernardin Fualdès, égorgé dans la nuit du 19 au 20 mars 1817 à Rodez, son corps jeté dans les eaux de l’Aveyron. Cet assassinat va d’ailleurs être l’une des plus grandes affaires judiciaires de la Restauration car aujourd’hui encore, les historiens n’arrivent toujours pas déterminer qui, des bonapartistes ou des monarchistes, a assassiné le haut-fonctionnaire.

La période des 100 jours, qui a vu le bref retour au pouvoir de l’Empereur, a accentué le ressentiment des monarchistes contre tout ce qui ressemble de près ou de loin aux bonapartistes. Louis du Vergier, marquis de La Rochejaquelein , représentant du duc d’Angoulême, a soulevé une dernière fois la Vendée royaliste (épisode surnommée la petite chouannerie). Il en perdra la vie, tué le 5 juin 1815 à la bataille des Mathes à Saint-Hilaire-de-Riez.

Louis XVIII est excédé par les partisans du comte d’Artois tant par leurs actions en province que celles au Parlement qu’ils dominent. La dissolution de cette chambre dite introuvable sera prononcée en septembre 1816 afin de protéger les acquis de la Charte.

Pour les chevaliers de la foi, qui s’opposent avec force l’application de cette Charte, une stratégie est alors élaborée pour arriver rapidement au pouvoir. François Régis de la Bourdonnaye réclame la mise en place d’une politique de contre- révolution tandis que Joseph de Villèle marque de son empreinte le mouvement en se faisant modéré et évite ainsi qu’un coup d’état ne se réalise en 1819 contre le gouvernement. Il gagne la confiance du roi et le 14 décembre 1821, accède à la présidence du Conseil. Les chevaliers de la Foi gouvernent la France. Le duc Victor de Bellune reçoit le maroquin des armes quand de Montmorency occupe celui des affaires étrangères en dépit des conseils de Louis XVIII de ne pas le voir entrer au gouvernement. De Villèle qui se souvient de sa présidence des colons à l’île Bourbon, entendait ainsi verrouiller les chevaliers de la Foi en les contrôlant. Dès 1822, les chevaliers vont concentrer entre leurs mains une part importante du pouvoir et imposer le retour du religieux dans tout le royaume (« Je suis convaincu que les prêtres ne peuvent être les apôtres les plus efficaces », écrira de Ferdinand de Bertier de Sauvigny). Les restes de Voltaire et de Rousseau sont retirés du Panthéon de Paris, rendu au rite catholique, le remplacement des recteurs d'académies et des grands-maîtres d'universités par ceux du clergé et la nomination de pairs ecclésiastiques à la Chambre des pairs votée avec celle d’une loi sur la liberté de la presse. Le marquis Adrien de Rougé (1782- 1838, député de 1815 à 1816 et de 1824 à 1827 puis pair de France) résumait ainsi le programme des Chevaliers de la Foi : « C'est ce grand principe de la Légitimité que nous devons surtout proclamer dans nos discours, affermir par nos travaux et défendre par nos épées, s'il était jamais ouvertement attaqué. Les deux premiers soins, sont le partage plus particulier des députés que nous choisirons, et nous nous réservons, à nous tous qui leur donnons ce Mandat spécial, l'emploi du troisième, dans le cas où le succès ne répondrait pas à leurs efforts. ».

Cet ultraroyalisme forcené fait naître des oppositions armées comme avec la société des chevaliers de la Liberté. Ayant essaimé dans tout le saumurois, également dans la ville de Poitiers, la région est soudainement marquée par le retour d’un bonapartisme populaire et dont la figure de proue locale, est un ancien combattant de Waterloo, le Lieutenant Delon, de confession protestante et franc-maçon. Organisés de la même manière que leurs alter égos royalistes, avec leurs codes secrets et signes de reconnaissances complexes (le Président François Mitterrand , ce passionné d'histoire, lui- même les qualifiera de « Frères la gratouille ») et en plusieurs comité, ils vont être l’avant-garde de ces carbonaris qui entendent renverser le régime. Ils se réunissent dans la clandestinité et c’est d’ailleurs de manière fortuite que cette organisation est découverte par la police royaliste suite à une banale perquisition à Saumur. Très curieusement, les chevaliers de la Liberté, dans leur charte, soutiennent celle de 1814 et réclament la limitation des privilèges de l’aristocratie. La confusion règne parmi cette société secrète qui en opposition aux ultras va finalement décider de rallier .. Napoléon II. Du moins certains. Car républicains et bonapartistes, monarchistes libéraux composent cette société unie par force du compromis face à la politique ultraroyaliste du gouvernement. Peu avant sa tentative de soulèvement à Thouars de 1822, le comité décidera, en cas de succès de convoquer une assemblée de type 1791 dirigée par un triumvirat afin de décider du choix du régime, laissant à ses partisans le choix du slogan sur les barricades. Un hétéroclisme qui lui sera fatal et ses auteurs de passer par la case pendaison.

 

De Villèle va vite s’inquiéter de cette omniprésence des chevaliers de la Foi dans les rouages du système politique français, ce qui laissera dire à Madame de Staël que « les Ultras sont entrés dans la Charte comme les grecs dans le cheval de Troie ». Et en décembre et octobre 1823, il décide enfin de limoger tour à tour ses deux ministres. A commencer par de Montmorency devenu trop ambitieux et zélé. Hier au pouvoir, les chevaliers de la Foi étaient désormais dans l’opposition. De Villèle n’étant pas assez ultra à leurs yeux, ils se cherchent un champion comme avec François-Régis de La Bourdonnaye (1769-1869). En effet, le comte de La Bretèche est un redoutable orateur. D’ailleurs élu député, Napoléon avait refusé de ratifier en 1807 son élection de peur de le voir prendre de l’ascendant au parlement. Ces derniers décident en accord avec le comte de Ferdinand de Bertier de Sauvigny de dissoudre les Bannières du mouvement, provoquant une crise gouvernementale. De Villèle finira par prononcer leur dissolution afin d’éviter de voir son gouvernement tomber et prendre le risque de laisser champ libre aux libéraux, trop proches à son goût du duc Louis-Philippe d’Orléans.

La société des chevaliers de la Foi retourne à ses secrets mais son influence continue cependant de régner sur les cercles royalistes. A la veille de la révolution de 1830, toujours député, François-Régis de La Bourdonnaye avertissait la couronne des conséquences qu’elle aurait à subir si elle décidait de se laisser déborder : "Le Gouvernement doit-il reconnaître l'autorité publique dans l'autorité de la baïonnette ? Que le trône souffre une fois un pareil abus, que la manifestation d'un vœu par une troupe sous les armes ne trouve aucune résistance, le Prince aura cessé de régner." (..) En 1789, à pareil jour, à pareille heure peut-être, la monarchie s'écroulait... Quarante ans de malheurs et d'agitations se sont écoulés depuis, et je ne sais quelle fatalité nous pousse vers le même abîme et par le même chemin. Messieurs, souvenez-vous que c'est aujourd'hui le 14 juillet, et comparez ce qu'il faut d'efforts pour renverser une monarchie de quatorze siècles et ce qu'il en faudrait pour renverser une monarchie de quatorze ans. Bénéficiant d’appuis au sein du gouvernement, François-Régis de La Bourdonnaye obtient en août 1829 le poste de ministre de l’intérieur dans le gouvernement de Jules de Polignac (1780- 1847), cet ultra également chevalier de la Foi. Apprenant la nomination du député, la presse libérale dénonce violemment le retour de cette « faction de 1815, avec ses amnisties meurtrières, ses lois de proscriptions, sa clientèle de massacreurs méridionaux ». La monarchie de Charles X, monté sur le trône en 1824, amorçait alors le début de sa lente mais certaine chute. Sous la pression de la presse, François-Régis de La Bourdonnaye doit remettre sa démission le 8 novembre 1829, 4 mois après son installation comme ministre.

S’étant rapproché de la duchesse Marie-Caroline de Berry, mère d’Henri d’Artois, le comte Anne Ferdinand Louis de Bertier de Sauvigny, qui député avait alors favorisé l’abolition de ces « lois impies de la Révolution », finit par se retirer progressivement de la politique, tout comme Joseph de Villèle, avant de décéder en 1864. Les chevaliers de la Foi ne se réorganisèrent plus jamais et la mort de son fondateur ferma le ban à un des chapitres les plus tumultueux de la vie politique de la Restauration.

 

Frédéric de Natal.

 

Photos de haut en bas et de gauche à droite : Le comte Anne Ferdinand Louis de Bertier de Sauvigny, Louis du Vergier, marquis de La Rochejaquelein , François-Régis de La Bourdonnaye, le comte Joseph de Villèle, entrée du duc d'Angoulême dans Bordeaux,la famille royale de France, le prince Jules de Polignac, la chute de la monarchie en 1830.

 

 



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