La mort du dernier Condé ou l’énigme de Saint-Leu

Situé dans le Val d’Oise, le château de Saint-Leu dépérissait tristement. Après avoir vu passé sous lui la quasi-totalité des rois Bourbons, ses propriétaires reconnaissaient qu’ils n’avaient plus le temps de l’entretenir encore moins la volonté d’y habiter. Tentative fut faîte afin de le vendre à l’état mais la monarchie de Juillet effrayée à l’idée de l’acquérir, invoqua des frais dispendieux de restauration et refusa la vente. Il fallait se résoudre à l’évidence en cette année de 1837. Le château allait bientôt être démantelé et de voir disparaître avec lui, les fantômes de l’histoire de la Restauration. Car dans le village avoisinant de Saint-Leu-La-Forêt, on ergotait encore sur le mystère qui entourait le château. En effet, c’est ici que le 27 août 1830 au matin, un valet avait découvert, pendu à l’espagnolette de sa fenêtre, le dernier des Bourbons- Condé. Retour sur une énigme qui marqua tragiquement la fin de la période de la Restauration.

 

           

 

Louis VI Henri Joseph de Bourbon-Condé naît le 13 avril 1756. Prince de sang et cadet de la maison royale de France, les premiers jours de sa naissance sont delà auréolés de la gloire et de l’histoire de ses ancêtres. La maison de Condé a été fondée au XVIème siècle et sa seigneurie attribuée à Louis Ier (1530-1569), principal chef protestant durant les 3 premières guerres de religion. Le duc d’Enghien est l’oncle du futur roi Henri IV dont il est le rival direct au trône. Il faudra attendre la conversion de son fils posthume Henri II (1588-1648) pour que la maison de Condé reprenne ses droits au sein de la famille royale. Du champ de bataille à celui de l’amour, il y’a des conquêtes auxquelles, le bien-nommé Vert-galant ne pouvait résister. Du haut de ses 57 ans, ne convoitait-il pas la jeune Charlotte de Montmorency, à peine âgée de 16 ans !? Pour la garder auprès d’elle, il avait décidé d’un trait de plume de la marier à Henri II de Condé. Mais tout porté sur les hommes qu’il fut, le prince n’en assuma pas moins sa charge de mari au service de l’état. Mais l’idée de devoir porter les cornes de la honte ne lui plaisait guère. Sa fuite, avec son épouse, vers Bruxelles provoqua l’ire du roi de France et de Navarre qu’il en mobilisa son armée pour se porter au-devant de ces jupons récalcitrants à sa royale barbe grisonnante. C’est un coup de poignard fort approprié, le 14 mai 1610, qui mit fin à cette guerre à venir et l’honneur du prince de Condé de demeurer sauf. Son fils, que l’histoire retiendra sous le nom de Louis II dit le Grand Condé (1621-1686), fut élevé dans l’idée que sa lignée était certainement la plus proche du trône si un héritier venait à manquer chez les aînés. Militaire de renom, « il ne pouvait pas plus souffrir ces dames que ne le fut son père », comme nous l’écrit dans une de ses nombreuses correspondances la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV. Son attitude ambiguë durant la Fronde l’avait rendu suspicieux aux yeux d’un pouvoir royal qui ne pouvait pas se passer pour autant du prestige de ce cadet et dont la bonne chère attira à ses côtés, le talentueux cuisinier François Vatel. Son fils Henri III (1643-1709) portait en lui toutes les tares du monde. Cruel, débauché, colérique, déséquilibré, Saint-Simon n’avait pas assez de qualificatifs pour décrire ce Condé qui n’en démérita pas moins sur les champs de bataille. Louis XIV se méfiait néanmoins de « Monsieur le prince » et dans l’affaire polonaise tenta, de l’installer sur le trône de ce pays. Le 16 août 1663, le roi Jean II Casimir (V) avait fait donation à son neveu (et fils adoptif) de tous les droits sur le trône polono-Lituanien et suédois. Une aubaine pour la France, soucieuse de voir son influence s'agrandir en Europe. Toutes les manœuvres de la cour de France échoueront cependant devant l’opposition de la Diète face à cette tentative du Roi-soleil de mettre un de ses cadets sur le trône polonais. Une tentative qui n’empêchera pas Louis XIV de récidiver en 1697 avec un peu plus succès mais pour quelques mois seulement. Son fils Louis III (1668-1689) se fit plus discret trop occupé, en vain, à défendre son titre face aux ambitions du duc d’Orléans qui revendiquait l’apanage de son père. A titre de compensation, Louis XIV le maria à une de ses filles légitimées, Mademoiselle de Nantes, mère de Louis IV (1710-1740) et chef du Conseil de Régence entre 1715 et 1723. Avant d’être disgracié assez froidement par un jeune Louis XV. Son fils, issu de son second mariage, Louis V, duc de Bourbon était un de ces princes libéraux qui réclamait des réformes profondes à condition qu’elle ne remette pas en cause le principe monarchique. Hostile au Tiers-état, il fut l’un des premiers princes de sang à émigrer et de tous les complots contre la république. Revenu en 1814 en France à l’aube de la Restauration, il décédera 4 ans plus tard, à l’âge de 82 ans.

 

C’est donc son fils Louis VI qui hérita de ses titres et fortunes alors considérables pour l’époque..

 

On avait fondé de grands espoirs sur ce prince de Sang. On s’empressa de le marier à Bathilde d’Orléans (1750-1822), fille du duc de Chartres, mais comme le prince âgé de 15 ans semblait peu au fait des joies du sexe, il fut décidé que la jeune mariée fut mise au couvent, le temps d’enseigner quelques pratiques à ce Condé en devenir. C’était oublié l’exaltation et la fougue de l’adolescence. Le jeune duc, agacé, se précipita au dit-couvent et enleva son épouse avant de lui montrer rapidement qu’il n’en était pas moins tout aussi viril que le fut le Vert-galant de son vivant. Et d’honorer celle-ci à diverses reprises puis de la délaisser tout aussi promptement pour d’autres formes. Et l’épouse fort contrit, de se consoler dans les bras du beau comte d’Artois. En 1779, la haine entre les deux jeunes princes atteignit un tel paroxysme que les épées furent sorties de leurs fourreaux, sur un champ du bois de Boulogne. Au grand dam du roi Louis XVI qui entra dans une de ces rares colères que peu lui connaissait. Les liaisons du prince étant dévoilées, Bathilde d’Orléans se sépara de son mari en 1781 et fut confinée au château de Chantilly avec son fils, Louis-Antoine, âgé de 9 ans et dont le destin devait se briser tragiquement devant un peloton d’exécution, dans les fossés du château de Vincennes, un 21 mars 1804.

 

Gouverneur de Franche-Comté, comme tous les princes de sang, Condé émigre au début de la révolution française avec son père et son fils vers les Pays-Bas d’où il lève une armée. Une fois la rancune passée, il aida le comte d’Artois, futur Charles X, à préparer sa vaine expédition en Vendée (1795). Revenu en France en 1814, le débarquement de Napoléon Ier le force de nouveau à fuir en Anjou. Il tente alors d’organiser la résistance mais se voit contraint de fuir vers l’Espagne. 100 jours plus tard, il réintègre la cour de France et hérite du titre de « grand-chambellan ». Il remplira ses devoirs tout en préférant rester loin des intrigues du palais Bourbon. Et la présence de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, l’horripile. Il voyait en ce prêtre défroqué, le visage responsable de la mort de son fils.

 

Le prince de Condé mène grand train et multiplie les conquêtes féminines. Notamment avec Sophie Dawes, une de ses servantes et fille d’un contrebandier britannique notoire qu’il va héberger au château de Saint-Leu, qu’il avait acquis en 1816 après que celui-ci eut été tour à tour propriété des Orléans et d’Hortense de Beauharnais. La ravissante jeune femme de 26 ans avait-elle été le prix d’une partie de whist entre Condé et le prince de Galles alors qu’il était en exil ? Quelle que soit l’origine de sa rencontre avec le prince, elle est installée rapidement dans une maison de Queens Square Bloomsbury et apprend le français, le grec et le latin. Une fois en France, afin d’éviter tout scandale à l’heure du retour de la monarchie, le prince la marie avec son aide de camp, Adrien Victor de Feuchères, titré Baron non sans l’avoir fait passer ... pour sa fille naturelle.

 

Le mari cocu, dès son premier jour de mariage, ne tarda pas à découvrir le pot-aux-roses et finit par quitter sa femme en 1824, après 6 ans de mariage humiliant. Interdite de paraître à la cour, Sophie Dawes entendait bien reconquérir sa position perdue. Tous les salons lui fermant la porte, elle s’arrangea pour rencontrer le secrétaire du duc d’Orléans, le chevalier de Broval, en avril 1827. Elle avait bénéficié de la complicité de l’intendant du prince de Condé. La situation de la France s’était tendue. Quelques jours avant cette rencontre, le Président du Conseil, Joseph de Villèle avait été conspué par la Garde nationale. Lors du dîner, l’ancienne maîtresse du prince de Condé propose ni plus ni moins de servir d’intermédiaire afin que ce dernier désigne comme héritier direct, son filleul et duc Henri d’Aumale, fils de Louis-Philippe d’Orléans. A l’ancien ministre Talleyrand, c’est une réconciliation avec le prince qu’elle lui laisse entrevoir. Les manœuvres de Sophie Dawes furent telles, que le prince de Condé , toujours sous son charme, accepta le 29 août 1829 de rédiger un testament qui léguait plus de 66 millions de francs au duc d’Aumale, forêt et châteaux compris.

 

En remerciement le duc d’Orléans va intriguer et Sophie Dawes bientôt de nouveau autorisée à réapparaître à la cour du roi Charles X, dès janvier 1830. Lorsque Marie-Thérèse d’Angoulême apprit le retour en grâce de la maîtresse du prince de Condé, elle ne put s’empêcher de déclarer : « Après tout, nous recevons tant de canailles...».

Lors de la révolution qui met à bas la monarchie de Charles X, le dernier des Condés se réfugie dans son château de Saint-Leu. Il n’en bouge pas. Sophie Dawes l’a rejoint. Sa présence irrite les habitants aux alentours. Le 27 août 1830 à 8 heures du matin, le valet Lecomte vient réveiller le prince et tape à la porte de sa chambre. Il tente de rentrer mais la porte demeure fermée. C’est assez inhabituel. Il prévient le chirurgien du prince puis la baronne de Feuchères, levée en hâte, qui crie : « Monseigneur ! Monseigneur ! , Ouvrez ! c’est moi , Monseigneur !.. » avant d’ordonner que la porte ne soit enfoncée avec une masse en fer. 
Et de découvrir avec effroi dans cette chambre à peine éclairée, le corps du prince pendu à l’espagnolette de sa chambre, la joue droite appuyée contre le volet. La nouvelle de la mort du prince de Condé se répand rapidement. Le duc d’Orléans, qui a été appelé sur le trône, est aussitôt informé de la situation vers 11 heures. La monarchie de Juillet n’est pas encore stable et cette affaire est embarrassante. La police écarte la thèse du suicide. Le prince a été trouvé les pieds touchant terre, genoux à demi-pliés et preuve si il en est, il était handicapé d’une main depuis une chute de cheval, résultant d’un malheureux accident de chasse. Impossible donc pour lui de faire le nœud coulant. On parle vite d’un crime, d’une mise en scène. Suffisamment assez pour que les légitimistes entament une campagne de dénigrements contre le roi des Français, accusé d’avoir orchestré le meurtre du prince, jugé proche de la maison de Bourbon.

 

Les suspects ? Sa maîtresse, désormais héritière de deux millions de francs , et qui semble autant coupable aux yeux des partisans de Charles X que le duc d’Aumale et ses parents. Ne dit-on pas que le prince de Condé souhaitait refaire son testament depuis la prise de pouvoir des Orléans et de léguer son immense fortune au duc de Bordeaux, Henri d’Artois ? Pour les légitimistes, la présence immédiate du Baron Pasquier, au château est d’autant plus étrange que l’on affirme le Président de la chambre des pairs, bien trop curieux des affaires du prince de Condé.


Ce dernier d’ailleurs émet un rapport détaillé au roi des Français et déclare : « Les soupçons ne se portent sur personne encore, mais Dieu sait ce qu’on apprendra car je dois dire que la mort n’a pas l’air d’avoir été un suicide ». L’abbé Pellier de Lacroix qui inhume le prince de Condé est tellement persuadé de l’assassinat qu’il affirme durant son homélie funéraire, le 9 septembre, que le « prince est innocent de sa mort devant Dieu ».

 

La police se penche sur le cas de la maîtresse du prince tandis que la famille d’Orléans multiplie les preuves d’adhésion du prince de Condé à la nouvelle monarchie. Témoins confirmant que le prince distribuait des cocardes tricolores ou sommes données aux blessés des barricades érigées lors des Trois glorieuses, visite de la duchesse d’Orléans 7 jours avant la mort du prince venue le rassurer sur les bonnes intentions de la monarchie de Juillet et d’accepter, sur l’insistance de son cousin le prince Jules Armand Louis de Rohan-Guéméné, de nommer un juge d’instruction un proche des légitimistes en la personne de Monsieur de la Huproye.

 

Après les domestiques privés d’héritage à l’ouverture du testament, c’est la baronne de Feuchères qui est appelée à se présenter devant le juge. De convocations en auditions, le juge d’instruction conclu finalement en mars 1831 à un jeu sexuel qui aurait mal tourné avant que le tribunal de Pontoise ne rende à son tour une ordonnance de non –lieu à huis-clos, le 21 juin suivant. Selon les rapports de l’affaire, Sophie Dawes aurait été prise de panique après cet orgasme mortel, et craignant que l’on découvre la nature de ses jeux libres et débridés avec le vieux prince, aurait décidé de maquiller maladroitement la mort en suicide avec l’aide de l’abbé Briand, dont on le savait peu en odeur de sainteté auprès du prince. Les historiens qui se sont penchés sur cette énigme portent également un regard bienveillant sur cette thèse.

 

La baronne de Feuchères criera à la manipulation dans ce scandale qui passionne la France de cette fin de Restauration. Et d’amener ses propres preuves tendant l’innocenter. Dans la cheminée de la chambre, on avait retrouvé un message qui laisse penser à un suicide mais aucun des enquêteurs ne se souvenait de ces morceaux de papiers. Les légitimistes crient au montage et au complot orléaniste. Le message qui disait « Je n’ai qu’à mourir en souhaitant bonheur et prospérité au peuple français et à ma patrie. Adieu pour toujours » n’aurait été pourtant qu’un préambule à une déclaration annonçant son départ vers l’étranger. Un des valets du château indiqua au juge qu’il était possible d’actionner le verrou intérieur de la chambre alors que l’on se trouvait à l’extérieur. De quoi renforcer la thèse d’un assassinant. Entre vraies ou fausses déclarations témoignages divers et changés en fonction des protagonistes, l’opinion publique avait, quant à elle, d’ores et déjà condamné la baronne de Feuchères qui doit encore affronter un procès public entre le 9 décembre 1831 et le 22 février 1832. Les légitimistes conduits par les princes de Rohan contesteront en vain la validité du testament devant le tribunal, Contrainte de vendre le château afin de fuir la pression extérieure, elle se réfugie à Londres où elle y meurt le 15 décembre 1840 d’une angine.

 

Sous la monarchie de Juillet, le titre de prince de Condé fut attribué au prince Louis d’Orléans (1845-1866), fils du duc d’Aumale. Depuis, aucun prince capétien de la maison de Bourbon, n’a porté ce titre.

 

C’est à un des biographes de la maîtresse du dernier Bourbon-Condé que reviendra le mot de la fin : « elle a été étouffée rapidement comme étranglée par une main invisible ».

 

Une fin à l’énigme ? Peu probable car une part d’ombre subsiste toujours et encore dans la mort mystérieuse de Louis VI-Henri de Bourbon.

 

Frédéric de Natal.

 

http://www.ina.fr/video/CPF86618439/ : Extrait INA de l'émission : "La caméra explore le temps" sur l'énigme de Saint-Leu

 

Photos : le Château de Saint-Leu, Louis VI Henri de Bourbon, armoirie des Condé, la Baronne de Feuchères et la mort Louis VI-Henri de Bourbon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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