La girafe de Charles X, « superstar » de la Restauration !

De tout temps, il a été coutume d’échanger des cadeaux lors de rencontres protocolaires. Le règne de Charles X n’aura pas échappé à cette tradition diplomatique. C’est ainsi qu’en novembre 1826, les marseillais ont eu la surprise de voir débarquer sur leur célèbre port de pêche, un animal à la robe tachetée, doté d’un cou impressionnant et qui allait devenir la « superstar » de la Restauration. A la croisée des chemins de l’Orient et de l’Occident, voici l’histoire rocambolesque d’une girafe qui aura considérablement marqué le règne du dernier roi Bourbon.

 

 

Alors que le soleil d’Austerlitz allait bientôt se coucher sur le Saint-Empire romain germanique, un mercenaire albanais s’emparait au même moment du pouvoir dans une Egypte en proie à l’anarchie depuis le départ des français de cette province ottomane. Méhémet Ali (1769-1849) devenait « Pacha » par les armes sans que le Sublime Porte n’ait eu le temps de venir aider militairement son ancien prédécesseur. Le nouveau pharaon, dont la dynastie va régner sur le Nil jusqu’en 1952, modernise alors rapidement et radicalement le pays, attirant autour de lui un nombre d’anciens militaires du Premier empire, experts et autres savants. Le Caire et Alexandrie se donnent alors des airs de petite « France orientale ». Depuis 1803, Bernardino Drovetti est consul de France dans la ville fondée par Alexandre le Grand et restée célèbre pour son fameux phare. La Restauration l’a maintenu dans ses fonctions (hormis entre 1815 et 1821) et ce franc-maçon (selon un rapport de la police autrichienne, daté de 1818) a la confiance du pacha. Il a fait sa fortune sur le recel d’antiquités que le roi de Sardaigne et le roi de France se sont empressés de lui racheter. Collection que l’on peut encore voir aujourd’hui au musée du Louvres. Egyptologue à ses heures-on lui doit la découverte en 1820 d’un papyrus recensant la liste des pharaons depuis le règne de Ramsès II- le consul de France n’en oubliait pas moins ses devoirs de fonctionnaire au service de la dynastie.

 

Si l’Egypte reste la vassale des Osmanlis, son pacha désire néanmoins se rapprocher des puissances monarchiques européennes. Il envisage de construire une voie ferrée entre le Caire et Suez mais l’argent lui manque. Drovetti y voit là rapidement le moyen de renforcer l’influence française dans cette partie de l’Afrique du Nord d’autant plus qu’il cherchait celui qui lui permettrait d’enrichir la ménagerie du roi Charles X. Il suggère donc au pacha d’offrir au roi de France un animal exotique afin d’obtenir ses bonnes grâces. Ce sera une girafe ! Et justement, le maître de l’Egypte a en sa possession deux girafons dont la mère avait été capturée dans l’ancienne Nubie (actuel Soudan), en 1824. 2 ans plus tard, ceux-ci sont ramenés vers le Caire et deviennent l’objet d’une âpre dispute entre le consul de France et son homologue britannique qui, offusqué de s’être fait damer le pion par un « mangeur de grenouille » réclamait pour son pays également « sa part du roastbeef ». Et le pacha lassé des récriminations du consul anglais de lui céder son deuxième girafon.

 

Le girafon, devenu depuis une belle girafe, est embarqué sur un brigantin sarde (le « Due Fratelli »), direction la France, sous la houlette du naturaliste Etienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844). Ce dernier était loin d’être un inconnu puisqu’il avait accompagné un Bonaparte en pleine campagne d’Egypte (1798) et à qui on devait l’étude ethnologique et anthropologique de la future « Vénus Hottentote ». *

 

Autant dire que la traversée de la Méditerranée ne fut pas une sinécure pour la girafe comme pour le naturaliste angoissé que son précieux cadeau n’arriva pas en France où il l‘attendait déjà. Transportée dès sa capture à dos de dromadaire, cette starlette exotique donna des sueurs froides au capitaine du brigantin, tout aussi effrayé à l’idée que la girafe ne devint folle et dont chaque marin pouvait apercevoir la tête qui dépassait de la cale. Débarquée dans le port de Marseille le 18 décembre 1826 (qui n’avait pas vu une telle belle bête imposante depuis que la dernière avait été offerte à la France au XVème siècle par Laurent de Médicis), sa remontée vers la capitale fut un un périple des plus usant pour tous. La girafe n’excédant pas une vitesse de croisière de plus de 3.5 kilomètres/heure. En mai 1827, entourée par une escouade de gendarmes qui ne devait pas la quitter des yeux, un chariot à bagages qui manqua régulièrement de se renverser à de nombreuses reprises, deux nubiens au service du consul de France qui abreuvaient l’animal avec le lait de 3 vaches et avec ces quelques mamelouks qui avaient échappé aux exactions des ultraroyalistes sous la Terreur, le naturaliste pu enfin donner l’ordre de départ vers Paris.

 

Sur le chemin, les français découvraient cet animal avec une certaine appréhension teintée de curiosité, tant la plupart d’entre eux en ignoraient l’existence. Et pourtant ! L’histoire regorgeait de références sur la girafe. Symbole de générosité et de non-violence, ce ruminant était déjà connu des grecs qui dans l’antiquité étaient persuadés que l’animal n’était ni plus ni moins que le croisement entre l’union d’un chameau et du léopard. Le monde antique se délectait de l’existence de cet animal que l’on trouvait essentiellement dans les grandes savanes africaines. Du cortège d’un Vercingétorix au poète perse Zakarīyā ibn Moḥammad al-Qazwīnī en passant par le Chine ou le Japon, on déclamait allégrement sur ce ruminant fantastique, qui aurait pu sortir des pages de l’Iliade et de l’Odyssée. Quant à la France du XIXème siècle, elle restait persuadée que son cou vertigineux était dû à la résultante de siècles passés à l’allonger naturellement et dont la caractéristique génétique avait été transmise à ses descendants.

 

Après avoir parcouru 880 kilomètres à pattes, avoir été soignée des semaines durant (les jours de pluie, elle est revêtue d’un imperméable, les jours de vent printanier d’un bonnet, frappés à la fois des armes du Pacha et du roi Charles X) et s’être arrêtée dans une multitude de villes et villages (Orange, Valence, Lyon où elle sera exposée le 6 juin sur la place Bellecour devant 30000 curieux) la girafe pénétrait enfin à Paris, ce 30 juin 1827. C’est un véritable triomphe qui lui fut réservé. Installée dans la Rotonde de la Ménagerie du Jardin des Plantes, on se pressait pour admirer l’animal qui autour de son cou arborait un médaillon avec des versets du Coran. Sur ce seul été de l’an de grâce 1827, on ne dénombrera pas moins de 6000 visiteurs venus apercevoir sous, leurs yeux ébahis, cette curiosité des contrées de l’Afrique. La girafe donna même lieu à une nouvelle mode sous la Restauration que l’on baptisera de «girafomania ». Il en fallut d’ailleurs que peu de temps pour que cette mode ne devienne aussi commerciale avec la vente de vaisselles, vêtements et autres jouets à son effigie. On lui déclama force de poèmes, certains demeurés ancrés dans la littérature française, des pamphlets et des livres dont un certain de Balzac honorera de sa plume. 3 ans durant, des centaines de milliers de français accourront à Paris pour voir le phénomène.

 

Le roi Charles X, lui-même, se prend de passion pour cette girafe et surprend son entourage par son empressement à aller voir son cadeau. Sa bru, Marie-Thérèse de Bourbon, duchesse d’Angoulême n’hésite pas rabrouer le souverain, lui rappelant le protocole : « c’est à la girafe d’être conduite au roi et non pas au souverain de se précipiter comme le vulgaire au-devant du cadeau qu’on lui fait ». Et la fille de Louis XVI, d’exiger de son oncle qu’il resta au palais. Charles X n’en fut pas moins fasciné par tous les récits qu’on lui faisait de l’animal. A l’heure dite, le regard du vieil homme de 69 ans se transforma à la vue du quadrupède. Sa présentation à la cour royale fut digne de celle d’un souverain étranger. La girafe avait été ornée d’une couronne de fleurs et d’un manteau brodé aux armoiries de France. Quelques pétales de roses dans la main du souverain contenteront la girafe qui devait bien se demander à cet instant, par quel miracle avait-elle donc pu passer des dunes du désert égyptien au jardin verdoyant du château de Saint-Cloud. Tout en discutant avec le naturaliste Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, le roi fit parader cette girafe de plus de 5 mètres de haut, dans tout le jardin, devant une cour stupéfaite.

 

Mais comme toute mode, elle finit par s’étioler et au bout de 3 ans la girafe du souverain Bourbon était devenue une attraction comme les autres de la ménagerie du roi. Le but était atteint et la France de signer des accords commerciaux avec le futur Khédivat qui en offrit par la suite, en retour, un gigantesque obélisque que nous pouvons encore admirer sur la place de la Concorde, à Paris. Des accords qui atteindront leur point d’orgue sous le Second empire avec la construction du canal de Suez. Quant à notre consul de France (après avoir quitté son poste et qui comptait parmi ses amis, le père d’un certain Ferdinand de Lesseps), il sombra doucement dans la folie et mourut dans un asile, en 1852. N'a t-on pas dit qu'il avait été victime de la malédiction des rois de l'ancienne Egypte ?

 

Après 18 ans au service de la royauté française et une révolution plus tard, la girafe Zarafa (un prénom reçu en 1998 grâce à la plume d’un écrivain américain et qui signifie « bel animal ou girafe» en arabe) rendit l’âme à son tour, le 12 janvier 1845, victime d’une tuberculose bovine due à une trop forte indigestion quotidienne de lait. Empaillée, elle sera transférée dans les années 1930 au musée de la Rochelle, bien que certains remettent en cause son authenticité.

 

Mais savez- vous que son esprit survit encore à travers le riche patrimoine de notre vocabulaire populaire !? Certains d’entre vous utilisent peut-être cette vieille expression « peigner la girafe » qui signifie « ne rien faire ou perdre son temps ». Mais d’où vient-elle exactement ? Du temps de Charles X naturellement ! En effet, la girafe tout au long de son séjour dans le royaume des lys, avait eu droit à son gardien personnel qui devait veiller jour et nuit sur elle. Autant dire que le fonctionnaire pouvait apprécier de longues siestes durant ses heures de travail. Ce qui devait inévitablement attirer l’attention de ses supérieurs. Ces derniers lui reprochaient naturellement de ne rien faire de ses journées autrement que d’être trop occupé à peigner la girafe du dernier roi Bourbon. Mais l’histoire de notre majestueux quadrupède ne s’arrête pas ici ! Elle perdure encore dans notre inconscient collectif et notre girafe nationale ne fait plus qu’aujourd’hui que 46 centimètres de haut, accompagnant nombre de nouveaux nés ravis de se faire les dents dessus, amusés par son sifflement en forme de couinement. Zarafa a désormais laissé place dans nos cœurs à sa petite sœur, Sophie. L’histoire peut décidément se révéler parfois facétieuse.

 

Frédéric de Natal.

 

* Le squelette de Saartjie Baartman morte en 1815 à Paris, après avoir été exhibée dans un zoo humain et forcée à prostitution pour des parties fines, n’a été rendue à l’Afrique du Sud qu’en 2002 par la France.

Photos 2 : Méhémet Ali
Photo 3 : Le consul Drovetti 
Photo 4 : La girafe, tapisserie de la renaissance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Les réactions

Avatar Jacques Groleau

e port de Marseille le 18 décembre 1826 (qui n’avait pas vu une telle belle bête imposante depuis que la dernière avait été offerte à la France au XVème siècle par Laurent de Médicis). C'est une grave erreur, qui a dû échapper à votre prestigieux comité d'honneur.
En effet, celle qu’un sultan d’Égypte offrit à Laurent de Médicis à Florence en 1487 avait fait tant de bruit (le « buzz » d’aujourd’hui) - la nouvelle, pas la girafe, évidemment ! - que Anne de Beaujeu, fille de Louis XI, lui écrivit pour le prier de lui prêter « l’animal girafe qui est bête au monde que ai le plus grand désir de voir ».
Le Magnifique demeura sourd (autant que la girafe !) à l’appel de la jeune princesse, et l’on sait que la France dut attendre pour cela encore trois cent quarante ans, celle qui fut offerte à Charles X par Méhémet Ali.

 

Le 04-11-2016 à 15:16:06

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