Le retour des Bourbons était-il souhaité en 1814 ?

Après les échecs de sa Grande armée lors de la campagne de Russie, puis ceux qui vont suivre en Allemagne, Napoléon Ier va accumuler les «bérézinas » militaires. C’est le crépuscule du Premier Empire fondé en 1804. La multiplication de ces revers a retourné une opinion contre l’Empereur de la république française déjà épuisée par l’augmentation des impôts, une conscription de plus en plus jeune, de mauvaises récoltes et une crise économique qui a entraîné la fermeture de nombreuses entreprises. 10 ans après Austerlitz, la France réclame la paix. L’abdication de Napoléon va favoriser le retour des Bourbons sur le trône dont ils ont été chassés par la révolution française en 1792. Cependant certaines questions se posent ! «Rentrés dans les fourgons de l’étranger» pour l’imaginaire populaire, le retour des Bourbons fut-il réellement souhaité par les Français, par les puissances coalisées contre « l’ogre corse » ou leur fut-il imposé contre leur volonté ? Fut-il à l’image de l’enthousiasme Bordelais qui acclama l’entrée du duc Louis d’Angoulême en mars 1814 ou seulement une solution parmi tant d’autres qui fit consensus ?

 

 

Fin décembre 1813, un mois après la désastreuse défaite de Leipzig, les armées de la sixième coalition entrent sur le territoire impérial non sans avoir au préalable violé la neutralité suisse. L’armée de Bohème du Feld-maréchal Schwarzenberg fond sur la ville de Lyon tandis que celle de Silésie commandée par le prussien Von Blücher pénètre le Rhin. Tout va aller très vite. Napoléon Ier installe un conseil de régence qui aura pour charge de défendre Paris et assurer la continuité de l’Empire. Napoléon à un fils. Celui qu’Edmond Rostand surnommera affectueusement un jour « l’aiglon ». Son mariage avec la fille de l’Empereur François d’Autriche lui a assuré une filiation royale (il est devenu le petit-neveu de Louis XVI) et un héritier, le futur Napoléon II. Pour l’Empereur, son œuvre forgée par le fil des armes se doit de subsister. Il appelle à la résistance et invective les députés qui commencent à fuir : « je vous avais appelés pour m’aider et vous êtes venus me dire ce qu’il fallait faire pour seconder l’étranger. Le véritable représentant de la nation, c’est moi. Le trône lui-même, qu’est-ce ? 4 morceaux de bois dorés recouverts de velours ? Non ! Le trône, c’est un homme et cet homme, c’est moi ! ». Dans les coulisses de ce dernier acte, un homme est au cœur d’une vaste intrigue. Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. L’ancien ministre des affaires étrangères de l’Empereur, disgracié, va profiter de cet hallali général pour négocier le retour des Bourbons sur le trône d’autant que le sursaut patriotique tant espéré par Napoléon Ier n’est finalement pas au rendez-vous.

 

Le «diable boiteux » a pris contact avec le comte de Provence, Louis XVIII pour les royalistes depuis la mort du dauphin au Temple en 1795, par l’intermédiaire de son oncle, l’ancien archevêque de Reims. Une société secrète, les Chevaliers de la Foi acquis pour la plupart de ses membres au comte Charles d’Artois, frère du roi, s’organise secrètement pour saper de l’intérieur les fondations de l’Empire. Ce futur noyau de l’ultraroyalisme en devenir va fédérer les différents groupes royalistes de l’Ouest au Sud de la France afin de tenter de renverser l’Empereur par un soulèvement populaire ou prêter militairement assistance à la coalition. Ils ont infiltré au fur et à mesure toute l’administration impériale. Le cas de Napoléon divise les coalisés tout comme la question de sa succession. Alexandre Ier est autant hostile à l’idée de voir un autre Napoléon sur le trône qu’il méprise ces Bourbons qui ont fui leurs responsabilités, persuadé que tous les français les ont oubliés. Le Tsar n’a d’ailleurs pas tort. La nouvelle génération, née sous la révolution, n’a pas connu la dynastie royale et aucun des portraits des princes n’a réellement circulé en France. Personne en 1814 ne peut certifier qui des Bourbons est encore vivant. Le comte de Castellane écrit alors : « nous ne savions rien des Bourbons, sinon que sous l’Ancien régime, les souverains de France portaient ce nom ». Même chez les de Villèle, pourtant des partisans acharnés de la monarchie, on ignore si le duc d’Angoulême à des enfants.

 

Alexandre Ier songe alors à placer le maréchal Bernadotte sur le trône de France, Eugène de Beauharnais le beau-fils de l’Empereur ou encore le duc Louis-Philippe d’Orléans. De ce dernier, le chancelier autrichien Metternich ne veut rien entendre car il porte la trace des crimes de son père. Cela justifie en soi son écartement. Sans jamais prononcer leurs noms, l’ombre des Bourbons, « cette dynastie sans sujets » plane sur les négociations dès le début de l’année 1814 alors que l’Aigle tente encore de sauver son trône. Alexandre de Russie évoque la république, Metternich lui répond sèchement. Il est vrai que le chancelier autrichien pense lui-même imposer l’impératrice Marie-Louise sur le trône en échange de la Franche-Comté. Il n’y’a que les britanniques pour soutenir les Bourbons via leur ministre des affaires étrangères Castlereagh. Et ce dernier va vite agir en leur faveur. Il autorise le comte d’Artois et ses deux fils à quitter la Grande-Bretagne mais sans missions officielles. L’arrivée de Louis duc d’Angoulême dans les armées du Général Wellington est peu appréciée par ce dernier qui l’accueille assez froidement et le tient éloigné des affaires militaires ; Le duc Charles Ferdinand de Berry, quant à lui, est cantonné sur l’île de Jersey et ne dépassera pas les plages de cette île anglo-normande. Le futur Charles X n’obtient même pas les égards dus à son rang. Les autrichiens qui campent près de Vesoul en février lui envoie pour tout accueil un ordonnance qui à l’outrecuidance d’exiger que le prince lui montre ses papiers. Les Russes vont jusqu’à boycotter les émissaires qu’il envoie. L’occupation de la France par les Alliés ne profite pas plus aux Bourbons que le « soulèvement patriote », générés les pillages multiples, ne favorise en rien toute idée de restauration de la monarchie. Pour les Chevaliers de la Foi, la situation nécessite une sérieuse reprise en main des événements avant que la population française n’assimile la famille royale à l’armée d’occupation. C’est depuis le Sud-Ouest que les royalistes vont alors entamer leur révolution. Le terrain leur est favorable. Un premier coup de main organisé à Rodez, le 16 et 17 février échoue. Quelques jours plus tard, nouvel échec à Montauban. C’est donc depuis Bordeaux que l’on va finalement organiser ce « sursaut national » qui va permettre le retour de la légitime dynastie au pouvoir. La mairie ne cache pas sa satisfaction de la chute de l’Empire qui a ruiné son commerce. Le 12 mars, Bordeaux ouvre ses portes aux anglais. Le drapeau tricolore est arraché du toit de la mairie et remplacé par une cocarde blanche, symbole de la monarchie. Le duc d’Angoulême reçoit alors un véritable triomphe de la ville. Cette scène de liesse populaire va permettre aux royalistes de mettre en place leur propagande. Talleyrand appuie en sous-main cette restauration et se refait une nouvelle jeunesse, lui à qui on reproche d’avoir orchestré l’exécution du duc d’Enghien et la spoliation des biens de l’église. Les Alliés qui négocient encore avec un Napoléon, réfugié au château de Fontainebleau, décident finalement de rompre avec ses émissaires. Talleyrand vient de les convaincre de la nécessité de «rendre la France aux dimensions que des siècles de gloire de prospérité sous la domination de ses rois lui avaient assurées ». Les Bourbons deviennent incontournables, le «gage de la meilleure paix possible», l’élite impériale qui attend le développement des événements à Paris accuse le coup et le conseil de régence s’affole. Bientôt Napoléon Ier sera contraint à l’abdication et l’exil vers l’île d’Elbe (avril 1814), ce royaume d’opérette dans la Méditerranée qui dessine les dernières heures de l’empire agonisant. René de Chateaubriand fait publier sa brochure «De Buonaparte et des Bourbons » où il dépeint un régime dictatorial face à celui plus digne et valeureux des Bourbons. Un véritable outil de propagande royaliste qui va se révéler efficace. Autour de l’Empereur, c’est la débandade, Paris se couvre de manifestations royalistes, la mairie tombe les jours qui suivent. Le maréchal Marmont, qui en assurait la défense, s’est laissé séduire par l’idée de charges importantes dans le nouveau régime monarchique. Le Sénat et l’assemblée nationale appellent Louis-Stanislas-Xavier de France, à monter sur le trône (articles 2 et 29) non sans avoir obtenus des garanties en matière politique, préfigurant ce que sera la Charte constitutionnelle. Le vœu de Talleyrand, à la tête du gouvernement provisoire qu’il a lui-même constitué ne voyait pas autrement la monarchie que libérale. D’ailleurs, les deux corps législatifs instaurent la monarchie mais ne la restaurent pas. Tout est dans la nuance. Témoin, Chateaubriand résume ainsi ce qui se passe: «ils reconnurent la légitimité mais ils ne détrônèrent pas la révolution».

 

Que faire de l’impératrice Marie-Louise et de son fils, le roi de Rome ? A 23 ans, elle devient duchesse de Plaisance, Parme et Guastalla. L’état n’existe pas. On le créé de toutes pièces et on assure à ses légitimes propriétaires, des Bourbons, un autre trône de substitution.

 

Le 12 avril, c’est dans l’enthousiasme que le comte d’Artois, jusqu’ici cantonné à Nancy, fait son entrée dans la capitale. Il se remplit d’illusions que sa famille est populaire. Derrière lui un wagon d’aristocrates revanchards, ces verdets (du nom de la cocarde qu’ils portent en témoignage de la fidélité au prince Charles d’Artois) que l’on retrouvera encore aux derniers jours de la monarchie en 1830. Ces émigrés portent en eux cette rancœur qui sera à l’origine d’une « Terreur blanche » qui assassinera pêle-mêle bonapartistes ou révolutionnaires. Charles d’Artois est nommé Lieutenant-général du royaume en attendant le retour de son frère désormais Louis XVIII, «ce roi qu’il n’a jamais cessé d’être » et qui débarque dans la liesse générale le 24 avril à Calais.

 

Bien qu’il soit en exil, Napoléon conserve encore une certaine aura en France. Il a assuré une campagne défensive du territoire national et on a oublié ses défaites précédentes. Le cosaque russe devient une mode dans les salons chics de Paris mais dans les tavernes, sous les manteaux, ce sont des lithographies à la gloire de ’Empereur qui circulent contribuant à former cette légende qui perdure de nos jours. La restauration de la monarchie, les Bourbons la doivent aux nombreuses intrigues de Talleyrand. Prêtre défroqué, ce régicide aux talents de diplomate incomparable s’est payé le luxe de retourner les maréchaux de l’Empire, soucieux de préserver leurs positions. Mais le grand vainqueur de cette joute politique reste sans nul doute Louis XVIII lui-même. En demeurant silencieux tout au long des événements, il a montré sa capacité à assumer son rôle de roi. Être au-dessus des partis et rester neutre. Le Tsar Alexandre… il le traite «en cadet de la maison de Holstein» et rabaisse Talleyrand qui espérait un ministère de premier plan sous la Restauration. Il s’impose rapidement comme «Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre». Les Français le ressentent et célèbrent finalement le retour de cette dynastie chassée par les canons d’une révolution sanglante. La Charte, qu’il concède, achèvera de mettre en place cette «alliance indissoluble du pouvoir légitime dont elle émane avec les libertés nationales qu’elle reconnait et consacre ». La monarchie s’ancre dans le paysage français. Seul le retour de l’Aigle en mars 1815 viendra perturber les festivités de réconciliation entre la monarchie et la nation. Pour seulement 100 jours. Et Louis XVIII de remonter sur le trône, sa dynastie de régner jusqu’à la prochaine révolution…

 

Frédéric de Natal.

 

 

 

 

 



Réagir


CAPTCHA